[ ART/PHOTO] Sur l’intime du politique et les traces des insomnies. Interview de Philippe Ducros, homme de scènes et de voyages

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Juillet 2013, après avoir vu la “La Porte du non-retour” à la Maison des métallos juste avant qu’elle ne soit présentée pendant le Festival d’Avignon, je souhaite rencontrer Philippe Ducros. Metteur en scène québécois hors du commun, Philippe Ducros me raconte son parcours où se mêlent macro-économie, géopolitique et sentiments. Juillet 2015, je n’ai toujours pas publié cette interview qui m’obsède encore. Je reprends contact avec Philippe, maintenant Lauréat 2015 dans la catégorie Artisan de paix en émergence du Prix du Public pour la Paix, pour réactualiser notre échange. La pièce de théâtre à l’étonnant format relate ses voyages dans des zones de conflits, ses rencontres avec les déplacés et ses propres migrations. Les guerres laissent des stigmates dans les corps des populations mais aussi dans les esprits de ceux qui, en témoignant, ne veulent pas dénombrer les morts mais conter les vivants.

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Vous avez choisi de qualifier votre pièce “La Porte du non-retour”, de “déambulatoire théâtral et photographique”. Pouvez-vous nous parler de cette mise en scène qui se joue sans acteur physique ni rendez-vous ponctuel de représentation ?

À la croisée des chemins, “La Porte du non-retour” convoque plusieurs styles d’arts. Elle se base sur les carnets que j’ai tenus pendant deux voyages. Le premier, en 2008, m’a conduit de l’Afrique de l’Ouest à l’Éthiopie, en passant dans les zones de guerre et les camps de réfugiés et de déplacés internes. Pour le deuxième, en 2010, je suis allé en République Démocratique du Congo jusqu’au camp de Mugunga 3 situé au Nord-Kivu. J’ai fait de ces notes une pièce de théâtre. La mise en espace varie selon le lieu où elle s’installe mais s’agence toujours selon un même principe ; dans une ou plusieurs pièces sont installées une cinquantaine de photographies. Comme au musée, le spectateur est invité à enfiler des audioguides mais au lieu d’entendre la description des images, il se retrouve embarqué dans une pièce de théâtre. Ces audioguides transmettent des voix préalablement enregistrées relatant le parcours initiatique d’un homme – en l’occurrence moi – qui a réalisé certains voyages plutôt compromettants en Afrique et témoigne du choc. J’ai voulu que le dispositif scénographique de cette pièce de théâtre évoque une exposition. L’aspect photographique et auditif du système m’a semblé le plus efficace pour faire vivre aux spectateurs, aux participants, l’intimité des réflexions intérieures issues de mes voyages.

Comment avez-vous écrit ces textes et pourquoi avoir précisément choisi de les transmettre par un audioguide ?

Quand on voyage seul, on se retrouve à réfléchir, à écrire, à lire, à se documenter au fur et à mesure de ses avancées. Le choc, l’impact, quand on le vit de manière intime a quelque chose de très bouleversant, de très réel mais aussi de très difficile à cerner. De retour à la maison, on se dit que personne d’autre n’a vécu ce qu’on a vécu et que, peut-être, on a tout inventé. Je souhaitais reproduire à travers les voix chuchotées ce voyage initiatique et ces questionnements. Je ne voulais pas que le comédien soit à l’extérieur sur une scène ni qu’il soit un autre. Je voulais qu’il soit à l’intérieur du spectateur, dans sa tête. C’est cela qui m’importait et c’est pour cette raison que j’ai choisi d’utiliser des audioguides. Ainsi chaque spectateur peut devenir le voyageur et peut être responsable de son voyage ; l’auidoguide permet cela puisqu’il faut lancer soi-même les 20 pistes enregistrées. La responsabilité est une thématique forte de “La Porte du non-retour”. Je voulais que cette responsabilité soit active chez le spectateur puisque, s’il désire faire avancer l’histoire, il doit s’en charger lui-même. C’est à travers la responsabilité que s’opère la prise de conscience.

Avoir choisi pour titre de la pièce “La Porte du non-retour” apparaît lourd de sens. Est-ce une façon d’évoquer d’emblée les récits d’exils qu’elle relate ?

En effet, “La Porte du non-retour” fait l’évocation d’un voyage sans espoir de retour. C’était celui des esclaves, c’est maintenant celui des réfugiés … La Porte du non retour est le nom donné aux monuments présents sur la côte ouest de l’Afrique – en particulier au Bénin mais aussi sur l’île de Gorée au Sénégal – qui commémorent les africains arrachés à leur terre pour devenir esclaves en Amérique. D’après le politologue Howard Zinn, environ 50 millions d’africains auraient été victimes de la traite des Noirs ; 15 millions seraient parvenus en Amérique, les autres étant morts en chemin. Quand les africains s’apprêtaient à franchir la porte qu’est l’océan Atlantique, ils savaient que jamais plus ils ne pourraient revenir chez eux. J’ai transposé ce terme pour évoquer les déportations contemporaines. Arriver dans un camp, c’est dépasser une porte du non retour. Ces déplacés internes ne pourront jamais réellement revenir chez eux, pas plus que les réfugiés. Et si jamais ils y parvenaient rien ne serait comme avant. Dans “La Porte du non-retour”, je relate surtout ce que j’ai vu en République Démocratique du Congo mais j’ai aussi rencontré des réfugiés somaliens au camp de Kebribeyah en Éthiopie et des réfugiés palestiniens en Palestine, en Israël, en Syrie, au Liban vivant dans des camps depuis des générations. Quand bien même, un jour, l’État Palestinien serait créé, ceux-ci deviendraient des étrangers pour leurs citoyens et se trouveraient, à leur retour, placés quelque part dans un autre camp.

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À travers ce récit de voyages, la carte d’un monde globalisé apparaît en soulignant tous les écarts et les inégalités qu’il a crées. On vous entend dire à un moment que “La fin du monde n’est pas à la même heure pour tous”. Pouvez-vous expliciter cette phrase ?

Mes voyages ne font que révéler un monde qui est globalisé : mes vêtements sont produits en Chine et mon portable contient du coltan ; un minerai qui provient à 80 % de République Démocratique du Congo. Il faut arrêter de croire que notre mode de vie n’influence pas le mode de vie des autres, de l’autre côté de la planète. Si nous vivons dans l’opulence en Occident c’est parce qu’il y a une raison économique qui le permet, c’est parce qu’il y a des gens qui vivent dans la pauvreté et dans la misère depuis bien des générations, depuis bien des siècles. On parle souvent dans nos démocraties occidentales que le réchauffement climatique s’en vient, que la surpopulation arrive, que ça va être l’enfer à vivre. Mais c’est un mensonge : le réchauffement climatique il ne s’en vient pas, il est déjà arrivé ! Il ne nous a simplement pas encore atteint, nous, parce que nous vivons dans le château fort des sociétés gagnantes. Le réchauffement climatique, la désertification, la surpopulation appartiennent au présent des pays perdants de l’Histoire. Là-bas, il est flagrant de voir l’impact des cataclysmes dont nous parlons au futur. C’est pour cela que je dis que la fin du monde ne sonne pas à la même heure pour tous. Nous sommes encore entrain d’attendre le débordement. Pourtant, la machine qui l’entretien est nôtre et fait actuellement des ravages immenses. On se retrouve à être tous un peu liés, il faut arrêter de le nier.

Lors du parcours, les images laissent place à un texte et la voix dans l’audioguide se taît, remplacée par une plage sonore, pour nous laisser lire. On apprend alors les privilèges accordés par les lois canadiennes aux sociétés minières. Qui sont ces intouchables ?

S’il y a dans le monde des endroits qui sont des paradis fiscaux, le Canada est un paradis légal pour l’industrie minière. Il n’est pas anodin que la Bourse de Toronto soit spécialisée dans le minerai. Quand elles installent leur siège social sur le territoire, les compagnies minières tombent sous la protection de notre système légal qui rend extrêmement difficile – voire même impossible – d’aller fouiller dans leurs livres pour savoir ce qu’elles font à l’extérieur du pays ; que ce soit au niveau des droits environnementaux ou des droits humains. Elles ont des pouvoirs absolus et se retrouvent à financer des groupes armés dans des pays en guerre qui leur vendent les claims, à savoir des lots miniers, au fur et à mesure de leurs avancées. On dit qu’on peut suivre les concurrences économiques entre les compagnies minières en suivant les avancés des rebelles ou les confrontations des groupes armés. C’est ce qui s’est passé au Congo. C’est ce qui se passe toujours au Congo. On en parle et on a beaucoup de preuves mais comme le système légal protège ces compagnies on ne peut pas faire de recherches ni les poursuivre pour quoique ce soit…

Est-ce que “La Porte du non-retour” évoque également une notion d’esclavagisme moderne ?

Il y a une notion d’esclavagisme moderne mais il faut la prendre dans un sens un peu plus large. Le système économique mondial existant pousse des populations dans des positions qui sont très proches de l’esclavagisme. Et quand bien même les individus se retrouvent à avoir des salaires de misère – que se soit quelques dinars ou quelques dollars la journée quand ils sont bien payés – ces conditions les rendent complètement dominés et soumis au mode de production actuel. C’est cette situation de dépendance économique qui entraine les humains à vivre, en quelque sorte, une nouvelle forme d’esclavagisme. La République Démocratique du Congo est un bon exemple pour illustrer mon propos : c’est un pays qui est extrêmement riche en matières premières et extrêmement pauvre en ce qui concerne le niveau de vie et le revenu de ses habitants.

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Si l’installation s’apparente au format de l’exposition, votre approche frôle le mode de l’enquête. Comment vous positionnez vous par rapport au domaine du journalisme ou du journalisme qui lui aussi se rend au plus près des zones de conflits ?

Je ne pense pas que mon travail puisse s’apparenter à du journalisme. Je suis convaincu qu’il y a un art médiatique et un art de l’information mais l’approche ne sera jamais la même. L’art permet d’autres choses. J’ai pu m’en rendre compte lors de mes premiers voyages en zones de conflits, que se soit en Bosnie ou en Palestine… Il n’y a pas de tourisme dans ce genre d’endroit donc les gens que l’on rencontre ne demandent pas d’où l’on vient mais quel média nous envoie. Quand je leur répondais que je n’étais pas journaliste mais que j’étais un artiste et un auteur de fiction – et je spécifiais bien cela – quelque chose s’allumait dans leur regard. Cette lueur, c’était l’intuition qu’ils pouvaient me raconter les choses différemment et qu’ensuite je raconterai leur témoignage d’une autre manière. L’art permet de parler de l’émotion, de l’humain derrière les faits, les unes et les statistiques. Il s’en dégage et peut tisser des liens de la même façon qu’un poème va, en très peu de mots, faire un agencement d’images, de significations qui vont nous ouvrir vers un monde énormeL’art nous permet d’évoquer l’invisible. Le journalisme prétend montrer des faits objectifs et vérifiables. Il énonce des informations : il y a eu entre 3 et 6 millions de morts en République Démocratique du Congo depuis le début du conflit en 1994, c’est le conflit le plus meurtrier depuis la Deuxième Guerre Mondiale. Voilà pour les morts mais les vivants ? Ceux qui restent, qu’est ce qui leur arrive ? C’est à nous, artistes, d’inventer comment en faire la narration et de trouver dans ces fictions un rapport à la réalité et à la vérité qui est peut-être plus proche du sentiment pur et du vécu de l’humain.

Pensez-vous que la pratique théâtre soit un média particulièrement favorable pour laisser de la place à la réflexion ?

Vous savez, New York est à 6 heures de Montréal. Quand il y a eu les attentats sur le World Trade Center le 11 Septembre 2002, la ville québécoise s’est figée. Nous avons été extrêmement bouleversés et tout le monde est resté scotché à la télé toute la journée. Or moi ce soir là, j’avais une première de spectacle en tant que comédien ; “Carlos in therapy”, une création collective et bilingue du Other Theatre à laquelle j’ai participé. Dans ce spectacle, de nombreux thèmes étaient abordés : l’assassinat d’Yitzhak Rabin, le terrorisme, l’Armaggedon, les attentats dans des aéroports… C’était extrêmement d’actualité. Nous avons commencé le spectacle en expliquant qu’il avait été évidemment écrit en amont… Après la représentation nous avons proposé aux gens de rester avec nous pour échanger. Aucun spectateur n’a quitté son siège et on s’est mis à parler ensemble. Vous dîtes “laisser de la place”, je trouve cela particulièrement heureux car ma véritable constatation à été de voir à quel point le théâtre laisse de la place. L’art théâtral, parce qu’on ne montre pas tout, parce qu’on n’est pas dans un réel décor comme au cinéma, laisse une place à l’imagination puisque que l’imagination du spectateur se doit de faire l’autre moitié du travail. Cette place offre un l’espace de réflexion qui est extrêmement important dans nos sociétés parce qu’il tend à se rétrécir. Il est par exemple beaucoup plus difficile d’en trouver quand on ne regarde que la télévision.

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Dans “La Porte du non-retour”, vous évoquez les traces laissées dans la terre et dans le corps des peuples mais vous mentionnez aussi celles qui s’effacent et, en particulier, l’évanescence du visage de l’aimée. Est-ce que ce monologue intérieur est aussi un dialogue avec l’absence ?

Quand on voyage dans ces zones de conflit, il est extrêmement bouleversant de s’apercevoir que la personne que l’on aime le plus au monde se met à s’éloigner. Avant que je ne parte pour ce voyage, nous évoquions, avec ma compagne, la possibilité de faire des enfants. Depuis Montréal elle me demandait mon avis sur des histoires contractuelles en prévision d’une future grossesse mais moi, j’étais complètement ailleurs, complètement déconnecté. Je me demandais même comment faire des enfants dans ce monde là et s’il fallait encore y penser…  Je ne pouvais pas lui raconter, je ne pouvais pas lui dire parce que je ne voulais pas l’inquiéter ou l’apeurer. Je voulais qu’elle dorme bien la nuit. Je lui répondais des choses très banales mais le fait de lui cacher amplifiait de façon exponentielle l’expérience que je vivais…. Vous savez, quand on se retrouve à quitter la routine, l’agenda, les horaires chargés et que l’on se retrouve, déraciné, à essayer de découvrir l’ailleurs, à aller voir des gens qui vivent dans une précarité absolue on crée un lien extrêmement rapide avec eux. Une adrénaline advient aussi. La vie, tout à coup, ralentit et accélère en même temps. Vivre ainsi amène à quelque chose d’abstrait voire de métaphysique et tout notre acquis – où l’on vit, d’où l’on vient – se désarticule pour ne laisser qu’une essence très distillée de nous-mêmes. Cette sensation, extrêmement enivrante à vivre, procure un sentiment de liberté immense même si l’on se trouve au coeur de régimes en guerre. Il est très difficile d’abandonner ce sentiment. C’est comme un shoot de drogue : on veut le revivre. C’est très paradoxal parce que ça nous défonce, ça nous détruit mais on veut retourner là-bas et rapidement.

À vous entendre, il est aussi difficile de partir que de rentrer. Vos voyages ne sont-ils pas votre propre Porte du non retour ?

Bien sûr. La première Porte du non-retour c’est la mienne puisque je ne peux ni ne suis jamais revenu de mes voyages. Il y a toujours une partie de moi qui reste dans ces camps, que ce soit en République Démocratique du Congo, en Éthiopie ou ailleurs. Il y a un prix à payer pour ces voyages, il y a une livre de chair à donner en échange de ces rencontres. Rentrer, c’est être quelqu’un de différent qui doit remettre les mêmes souliers pour se relancer dans la course folle du quotidien. Pour y arriver il faut mentir et mentir c’est trahir ce que l’on a vécu. On se rend compte que son mode de vie ne fonctionne pas mais on ne peut plus s’en disculper. L’impossibilité de réconcilier ce mode de vie avec celui des personnes qui se trouvent à l’autre extrémité du spectre économique s’affirme flagrante, inévitable, immuable. Elle devient une violence, un combat quotidien qui est très difficile à porter. Comment peut-on vivre avec ce conflit interne ? C’est presque impossible donc il faut oublier, refouler et ce refoulement crée une autre violence dont j’essaie de parler. Plus je pars, plus le retour m’est pénible. Plus oublier devient difficile. Plus j’ai de difficultés à faire semblant et à réintégrer le tissu social de nos sociétés marchandes, de nos fausses démocraties. Peu à peu je me dis qu’un jour je vais rester là bas ; mais quand je suis là bas, il m’est aussi impossible de vivre parce que mon corps d’occidental n’est pas habitué à ces conditions. À chaque voyage, il y a quelque chose qui se déchire un peu plus en moi. Et quand la déchirure sera complète je ne sais pas ce qui va m’arriver…

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Interview : Stéphanie Vidal
Crédits photographiques : Philippe Ducros / Hotel Motel

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