[ ART/PHOTO ] Charles Fréger, les Devenirs Quelque Chose et les Vouloirs En Être

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Conversation vidéo avec Charles Fréger au moment de la sortie de son livre “Wilder Mann ou la figure de l’homme sauvage”. Une interview toute en accumulation dans laquelle le photographe parle de pensées deleuziennes, de football, de boîtes interlopes avec des travestis, de moi nue devant ma webcam la nuit, d’hommes sauvages et de portraits.

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Mascarade de la chèvre, Manastirea Humorului, Roumanie.

Stéphanie Vidal : Avant de réaliser le livre “Wilder Mann”, vous avez effectué plusieurs séries de portraits en uniformes, photographiant majorettes et militaires, danseurs et sportifs, écoliers et autres groupes s’identifiant par le port d’un costume que l’on pourrait qualifier de “protocolaire”. Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à la figure de l’homme sauvage et quels sont, selon vous, les points communs entre les costumes présents dans “Wilder Mann” et les uniformes des séries précédentes ?

Charles Fréger: Dans les rapports à l’animalité. Cette thématique traverse mon travail. Avant Wilder Mann, il y a eu la série Fantasias qui traitait aussi ce rapport à la Nature, à l’animal et à cette idée de devenir un papillon. Dans la série Empire, on présentait aussi une certaine forme d’animalité dans l’habillement des gardes ; la peau d’ours, la plume d’autruche, la peau de tigre. On retrouve aussi la gorgone sur la ceinture des gardes de San Marin. J’ai moi-même des animaux totems : l’ours avant tout, la baleine blanche, l’éléphant et la gorgone. Cette femme-animal est le personnage mythologique de la photographie, elle évoque, à mon sens, le désir photographique de Persée qui doit ramener la tête de Méduse et l’idée du scalp. Dans Wilder Mann, on retrouve cette envie de ramener l’image de quelqu’un mais aussi de ramener une âme via la photographie. J’ai fait des séries très éduquées, ou protocolaires comme vous avez dit, avec des uniformes complexes mais avec Wilder Mann, j’avais la volonté de faire quelque chose de plus brut tout en conservant un principe similaire.

Dans les autres séries que vous avez citées on perçoit des variations et des écarts entre les différents uniformes. Y a-t’il aussi des typologies de costumes dans Wilder Mann ?

Oui, même si ce ne sont pas des groupes connectés on retrouve des catégories proches : il y a des costumes d’ours, des costumes de chèvres ou d’animaux à cornes, des costumes de “diables” qui à l’origine n’étaient pas des diables et puis des costumes d’hommes sauvages qui peuvent prendre plusieurs formes. Parce que le vrai homme sauvage n’est pas lié à tous ces personnages. Tous ces personnages ne sont pas des hommes sauvages. Le Wilder mann est un type de personnage en soi.

Pouvez-vous décrire le Wilder Mann ?

Le Wilder Mann serait plutôt celui qui est habillé en vert, avec du lichen ou couvert de branchages. C’est un personnage unique à l’origine, une figure médiévale autour de laquelle toute une mythologie germanique est constituée. Il suffit de regarder la page Wikipédia pour comprendre ce que c’est… Le Wilder Mann, pourchassé par les hommes, évoquerait le lien entre l’homme civilisé et l’homme nature. Il serait une sorte d’homme-animal qui cristalliserait la bestialité, exprimant à la fois sa propre sauvagerie et la volonté de la garder sous couvert. 

La mise en vêtement pour redevenir sauvage implique-t’elle un rituel ?

C’est certain. Il y a des règles. Un protocole. Une transformation. Dans toutes ces traditions on se costume à une période bien spécifique. Ensuite il y a plus ou moins des rituels en fonction de paramètres variables qui dépendent des groupes et des traditions. Il y a par exemple le moment où l’on se costume (l’heure, le jour ou la nuit), la durée pendant laquelle il convient de porter le costume, la possibilité ou non de retirer le masque ou d’être identifiable. Puis ensuite vient la question de qui a le droit de porter le costume : être un homme ou une femme, être le fils d’Untel ou Untel, faire partie de tel groupe ou pas ce celui-là, être de ce village ou bien natif d’un autre, être membre de la guilde des bouchers, de tel collectif ou association. Tout cela est assez réglementé. C’est un peu comme être dans une équipe de sport.

 

Les « devenirs quelque chose »,
c’est deleuzien vous savez.

 

Est-ce que cette pratique permet au groupe de se sentir plus humain justement parce que l’un d’entre eux est dans le sauvage ?

Bien sûr. On aborde une réflexion sur l’homme sauvage et l’homme nature mais tout cela est finalement très social et très rituel. On se prépare et on s’habille pour redevenir nu. Ce n’est pas un état de fait, c’est un état qui se met en place, on enfile un costume dans des situations précises et codifiées. Les « devenirs quelque-chose » c’est deleuzien vous savez. Ce n’est toujours qu’un état de transition. C’est un « désir de ». Ce qui compte c’est la façon dont on cherche à se transformer et non pas le résultat.

Donc tout est dans le processus de transformation en fait ?

Oui probablement. Tout est dans le désir.

Qu’est ce qui vous a le plus marqué pendant que vous réalisiez cette série ?

La façon dont certains habitaient le personnage au point de le devenir vraiment.

On reste dans le devenir quelque chose alors ?

Oui. Il y a des gens qui devenaient vraiment des ours, qui devenaient comme des bêtes, qui avaient une capacité à se transformer, à vouloir en être.

Avez-vous trouvé, quand vous constituiez des séries plus protocolaires comme les bals de l’X ou les majorettes, des gens qui campaient vraiment un rôle ou devenez autre avec le vêtement ?

C’est un peu le principe de ces tenues que je photographie. J’ai retrouvé la même envie de devenir-autre, de faire partie-de parce que cela c’est systématique. Les vêtements protocolaires transforment les personnes et les amènent dans une communauté. En portant ce vêtement, et en délaissant celui du quotidien, elles rentrent dans le groupe. Le vêtement est un signe d’adoubement en fait. C’est comme porter une mascotte ou un blason.

 

Les vêtements protocolaires transforment
les personnes et les amènent
dans une communauté.

 

Le vêtement semble être un des supports aux évènements marquants dans nos vies. Nous prépare-t-il à vivre quelque chose de différent ou à être différent ?

Disons que le vêtement souligne cela, mais le langage aussi, en fait. On fait tous partie de plusieurs communautés qu’on a derrière nous ou que l’on vit au présent : celle du travail, celle du loisir, celle de sa famille, celle de ses amis d’enfance, celle du milieu interlope que l’on côtoie la nuit dans des boîtes de travestis, celle d’un groupe sur Facebook ou d’un parti politique. Et à chaque fois on va avoir un langage associé. Vous ne me parlez pas comme vous parlez à votre mère. Partant de là, les mots ne sont pas les mêmes et le port vestimentaire diffère que si vous allez dans une soirée Hermès ou si vous allez jouer au hockey sur gazon ou si vous vous foutez toute nue devant votre webcam cette nuit. Peut-être que la différence entre notre génération et celle d’il y a 70 ans où l’on habitait dans un village, c’est qu’on vit dans la même journée avec des groupes différents, que l’on passe de l’un à l’autre. On a une capacité à changer son langage, son aplomb, son allure.

Vous avez dit par rapport à cette série que “au-delà des carnavals et du folklore, c’est la communauté des hommes bruts que (vous avez) voulu représenter”. Qu’est ce que l’homme brut pour vous ?

C’est l’homme au plus près de la base, des racines, de ce qu’on est si on enlève, justement, toutes les petites protections, tous les signes derrière lesquels on se cache. Là il reste l’homme brut, le type tout nu. Wilder Mann, c’est une forme de nudité Il s’agit de retrouver, par le costume, le stade de nudité originelle. J’aurais tout aussi bien pu attaquer une série de nus mais je ne sais pas faire. Pour moi ces photographies montrent des bêtes nues, des monstres à poil. Au tout début, ce qui a inspiré Wilder Mann quand j’ai démarré le projet à Salzbourg en Autriche, c’est la toile de Cranach sur Adam et Eve que j’avais vu à Vienne. Pas celle où on les voit côte à côte mais celle où l’on voit Dieu entrain de créer le corps d’Adam et celui d’Eve à partir du corps d’Adam. Dans cette peinture Dieu est un type avec une grande barbe, à genoux entrain de modeler de la fange et de la terre … Et là, il y a la représentation la plus basique et la plus évidente de ce que c’est qu’un homme sauvage : un truc qui sortirait de la terre avec des vers de terre et des racines et qui crée un homme. Je pense que cette peinture on ne peut plus chrétienne montre exactement ce qu’est le paganisme.

Dire “le folklore” c’est un peu
comme si on disait “le bordel”.

 

Où se trouvent ces hommes bruts aujourd’hui ?

On retrouve au quotidien la figure de l’homme sauvage et ses célébrations mais sous des formes différentes, des formes qui seraient perçues comme du folklore maintenant. Enfin, si on peut appeler ça du folklore parce que ce que j’ai photographié je n’appellerais pas cela du folklore. La notion de folklore ne m’intéresse pas. C’est un terme de parisien. Dire “le folklore” c’est un peu comme si on disait “le bordel”. Le folklore c’est un truc qui met dans des petites boites les vêtements d’époque, les traditions anciennes, les fêtes de villages, la crêpe bretonne, la choucroute, les coiffes alsaciennes et la danse arlésienne. Je ne regarde pas cela comme des choses folkloriques mais comme des choses existantes, réelles, vécues. Même si les gens ne s’habillent pas comme cela tous les jours, ils le font régulièrement et c’est partie prenante de leur vie donc je n’adhère pas au terme “folklore”. Là où n’existe plus ce “folklore” là, il y a de nouvelles formes pour le remplacer. Si on ne sort plus des ours dans la rue, on trouve d’autres occasions pour s’ensauvager. Je pense par exemple à la façon dont les supporters de football se griment, se mettent à gueuler dans les stades ou à porter des casques avec des cornes. Tout cela finalement n’est qu’une mutation de la tradition.

Adam et Eve dans le Jardin d’Eden, 1624, Lucas Cranach l’Ancien.
Kunsthistorisches Museum, Vienna, Austria

 

Propos recueillis le 20 décembre 2012. Publication inédite.
Toutes les photographies qui illustrent cet article ont été réalisées par Charles Fréger.

Le site de Charles Fréger 
Le livre “Wilder Mann ou la figure de l’homme sauvage

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