[ CINÉMA ] Saint Laurent par Bonello, vissi d’arte, vissi d’amore

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Les tissus qui s’affolent, le sexe comme marqueur d’inconvenances, les années dans lesquelles s’étrangle une époque semblent être des thèmes récurrents dans le cinéma de Bonello – un cinéma d’artiste et de musicien, d’affections et de sensations. Rien d’étonnant donc à ce qu’il s’intéresse à la période 1967-1976 dans la vie d’Yves Saint Laurent. 1976, la fin d’un monde insouciant et l’apogée d’un style marqué par l’irrévocable collection Russe.

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La reconstitution du fameux défilé m’a émue aux larmes dans les deux long-métrages ayant attrait à la vie du couturier. Pourtant les versions de Bonello et de Lespert diffèrent notablement dans leurs propos, leurs esthétiques et leurs soutiens. Bien que les acteurs soient exceptionnels de performance dans ces deux biopics, celui de Bonello dépasse la simple narration de faits pour se plonger dans l’âme de l’homme et pour faire oeuvre.

And he always keeps you dreamin

Aucun des deux films ne fait vraiment honneur à Yves Saint Laurent” m’a-t-on dit. C’est juste mais je crois que celui de Bonello, film honni avant sa sortie en salles, à l’honnêteté de ne justement pas lui présenter tous ses respects. Cette remarque m’indique, qu’encore aujourd’hui, Saint Laurent est d’abord qui nous voulons tous qu’il soit. L’homme qui a libéré la femme en l’encourageant à faire sa révolution que se soit en se sentant aussi forte qu’un homme, s’appropriant ses codes vestimentaires, ou en se revendiquant magistralement féminine. Celui pour qui la femme était autant un corps qu’un esprit en mouvement, un regard aiguisé avec ou sans fard. Or il semble qu’il se soit débattu toute sa vie pour être autre chose que ce que les autres voulaient qu’il soit ( dans la terreur des salles où il semble avoir été torturé jusqu’à la chaleur étouffante d’un entourage toujours en demande de génie renouvellé). Alors voilà que nous regardons Saint Laurent par Bonello et que nous découvrons la personne sous le nom. Quelle déception que l’histoire ne soit pas si belle ! Saint Laurent n’est qu’un homme avant d’être un mythe, un génie perdu avant d’être une marque mondiale, un être déchiré entre sa quête d’absolu et le prosaïsme du monde.

I love you anyhow,
And I don’t care,
If you don’t want me,
I’m yours right now,
You hear me,
I put a spell on you,
Because you’re mine.

Pendant que Creedence Clearwater Revival s’époumone, Bonello nous indique un chemin pour appréhender son film. La question qui se pose sur Saint Laurent halète dans un souffle : à qui est-il ? qui est-il ? A force d’être partout il semble finalement nulle part. Bien qu’omniprésent à l’écran on le ressent souvent invisible. Son image se démultiplie et se perd dans les nombreux miroirs qui l’entourent et dans les sigles entrelaçant ses initiales. En se plongeant dans son propre reflet, il nous donne l’impression de se demander lui-même qui est vraiment Saint Laurent. Il n’hésite pas non plus à se mettre à nu devant l’objectif et à se livrer en pâture aux regards des foules. Peut-être trouverait-il une réponse s’il pouvait tout arrêter mais la machine est lancée, elle produit à toute vitesse des flacons et hésite quant aux sacs en toile cirée. S’étant égaré dans son propre nom, Saint-Laurent se cherche dans les bras de ses amours et de ses amants.

Viens, ô peuple, vois mes larmes,
C’est lui ! – Qui ? – Ton fiancé.

Peut-être, troublé, déteste-t-il désormais un Pierre Bergé qu’il trouve méprisable, ennuyeux et voire néfaste au point d’en vouloir à sa vie tant ce dernier à entretenu le bal des masques. Saint Laurent c’est moi dit-il en réunion, confondant l’homme aimé et l’entreprise d’une vie. Avec Jacques de Bascher de Beaumarchais, Yves peut se ré-inventer, de toute façon personne ne sait qui se cache vraiment sous ces particules.

You didn’t say a word

À ses côtés, Saint Laurent se découvre d’autres facettes, de nouveaux miroirs, qui scintillent comme des paillettes dans une lampe à cire lors d’une longue hallucination chimique. Jacques, au sourire dangereux, l’admire évidement pour qui il est mais prend plaisir à l’humilier et le traite comme n’importe quel autre type qui baisse anonymement son pantalon dans les jardins sulfureux de la nuit parisienne.

Different colors made of tears
Kiss the boot of shiny, shiny leather
Shiny leather in the dark
Tongue of thongs, the belt that does await you
Strike, dear mistress, and cure his heart
.

Saint Laurent se salit puis se reboutonne. La quête d’absolu se paie cher et quand on a l’argent et la gloire, on peut encore s’endetter avec ses neurones, son sang et son foutre. Un soir, Saint Laurent brise une bouteille et se roule dans les éclats de verre. Il en gardera des cicatrices et une culpabilité à vie bien plus lourde que tous les manteaux d’apparats. Peut-être a-t-il, cette nuit là, regretté de ne pas avoir lui aussi crevé comme un chien. Jacques, Charon menacé par Pierre Bergé, ne répondra plus jusqu’à sa mort. Yves le cherchera alors désespérément dans l’étreinte des autres. Leur corps n’a plus finalement d’importance, qu’il s’agisse de Jacques, de Momo, ou d’un quidam trouvé sur un chantier ou ailleurs, Yves s’offre à qui lui apportera brutalement la sensation intense que seule la proximité de la mort pourvoie.

Je ne vais pas à sa rencontre. Pas moi.
je me mets sur le bord de la colline et je l’attends,
et j’attends longtemps.
Et la longue attente
ne m’est pas pénible.

Se faire baiser à en bouffer de la terre et y retourner, voilà aussi ce qu’a fait l’homme qui a inventé l’élégance contemporaine. Et c’est sûrement la dualité du génie qui nous choque dans ce film, elle qui ne fait pas honneur à Saint Laurent. Nous ne la tolérons pas plus chez un Saint Laurent décadent que chez un Rimbaud vendant des armes après avoir offert ses mots. Pourtant nous devrions être plus indulgents. Qui sommes-nous, sinon de simples spectateurs et consommateurs, pour juger depuis notre fauteuil moelleux, ceux dont la quête d’absolu et la passion du beau les stigmatisent au mieux, les cisaillent en dedans et les coupent du monde au pire. Ceux qui se rendent compte que tout cela est finalement dérisoire bien qu’ils s’y soient totalement dévoués et qui s’en désolent inlassablement. Ce sera sempiternellement la dernière collection, le dernier poème et le dernier film.

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombre ; E, candeur des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ; (…)

Quand Saint-Laurent, ferme les yeux apparaissent des robes qui volent, des couleurs et des textures qui se répondent. Mais quand il les rouvrent, il ne voit plus que des choses lourdes et sombres. En plus la rue est laide, monstrueusement laide et Saint Laurent n’est vraiment pas un ange. Contrairement à la Tosca qui se plaint d’avoir vécu d’art, d’amour et de ne jamais avoir fait de mal à âme qui vive, Saint Laurent s’est parfois comporté comme un salaud. Quand il donne une forte somme d’argent à sa couturière s’en allant avorter, il sait déjà qu’il ne veut plus jamais la revoir. Sa cruauté est exemplaire de ce dégoût de la rue et cette femme qui l’incarne, une femme qui bat le pavé pour venir à l’atelier, une femme souillée et non pas un idéal qui fait danser les plissées. Et peut-être l’éloigne-t-il aussi car il ne souhaite en aucun cas qu’elle lui rappelle que la chair est faible.

Vissi d’arte, vissi d’amore, non feci mai male ad anima viva!

Si le film de Bonello, montre la tension factuelle entre Saint-Laurent et Bergé, elle magnifie celle, moins connue, entre Saint Laurent et Saint Laurent, entre deux monstres, sacré et créé. Saint Laurent c’est lui.

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
– O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

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