[ ART ] L’exposition Pierre Huyghe au Centre Pompidou vue par l’Aigle

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Capture d’écran 2015-10-21 à 08.54.16Comment es-tu devenu Aigle ?

C’est une personne de mon entourage qui avait entendu parler de ce job au Centre Pompidou. Je suis allé à l’entretien par curiosité. J’ai finalement rencontré Pierre Huyghe qui m’a parlé de l’exposition et m’a expliqué en quoi consisteraient mes missions dans ce dispositif.

Et en quoi consistent tes missions ?

Je dois être présent en permanence dans l’exposition. Je porte des masques et je fais aussi « Name Announcer ». Dans ce cas là je me poste à l’entrée, je demande aux visiteurs qui arrivent dans l’exposition leurs noms et je les annonce haut et fort dans l’espace.

Est-ce que ce dispositif existait déjà sur d’autres expositions de Pierre Huyghe ?

Je ne sais pas s’il avait déjà fait circuler un visiteur masqué dans d’autres expositions mais le « Name Announcer » avait déjà été mis en place dans la galerie berlinoise Esther Schipper en 2011.

À ton avis, pourquoi y-a-t’il ces performances dans l’exposition ?

Je crois que tout cela tourne autour des recherches de Pierre Huyghe. Avec la présence des fourmis, du chien, des araignées, des abeilles, de l’Aigle et de la Patineuse je pense qu’il essaie de concevoir un espace vivant, de créer un spectacle, une exposition vivante.

Est-ce que tu penses que par ta présence tu as pu diriger le regard des spectateurs vers certaines oeuvres ?

Sincèrement je ne pense pas. L’idée c’est que je sois comme un visiteur lambda et que je me balade dans l’exposition pour me confronter aux oeuvres. Personne ne rate des installations dans l’exposition à part peut-être les bouquins.

Des livres ?

Au fond de l’exposition, à côté du film « The Host and The Cloud » il y a un petit recoin dans lequel Pierre Huyghe a déposé 3 bouquins qui ont influencé la création de certaines de ses oeuvres et que l’on doit lire. Il y a « Les Aventures d’Arthur Gordon Pym » d’Edgar Allan Poe, « Fictions » de Borges et « La littérature et le Mal » de Georges Bataille. J’ai lu les deux premiers, il me reste le dernier qui est moins évident.

Sais-tu d’où proviennent les masques que tu portes ?

Je crois que ces masques proviennent d’un ancien parc d’attractions situé à Dijon qui s’appelait « La toison d’or. ». Pierre Huyghe a réalisé une performance en 1993 qui porte le même nom. Dans l’exposition il y aussi une série de polaroids où l’on voit des adolescents porter des masques dans l’espace public.

Est-ce que tu as été confronté à des situations étonnantes de la part du public quand tu portais le masque ?

Oui, une fois quand je portais le masque de LED, qui ressemble à un livre ouvert illuminé, une personne m’ a attrapé et m’a dit « Vous êtes magnifique » puis elle a commencé à me toucher. Je me suis figé pensant qu’elle voulait prendre une photo mais elle a continué à me tripoter et à me toucher le torse puis elle m’a suivi un peu en me regardant avec des grands yeux quand je me suis remis en mouvement. Sinon, pas plus tard que tout à l’heure j’étais assis dans la « Light Box » avec le masque d’Aigle et il s’est passé un truc assez bizarre. Pour ceux qui ne l’ont pas expérimenté, La « Light Box » est un espace sombre avec une machine à fumée. J’étais un peu en train de piquer du nez quand tout à coup j’ai senti quelqu’un se coller à moi, me prendre par le bras et se mettre à pleurer. J’ai essayé de voir ce qu’il se passait mais avec le masque je ne vois pas très bien, ça me fait de vrais oeillères. Je me demandais vraiment ce qui était en train de se passer. J’entendais la personne sangloter en se collant au masque. Cela a duré cinq longues minutes pendant lesquelles je suis resté complètement immobile puis la personne s’est relevée, m’a touché fortement la tête et s’en est allée. Sinon il arrive que des gens me secouent pour voir si je suis bien une vraie personne ou me tapent dans le dos ou dans le masque, ce qui est particulièrement agaçant.

Capture d’écran 2015-10-21 à 08.51.03Pierre Huyghe – L’Expédition scintillante, 2002, Acte 2, Untitled (Light Box)
Système de fumée et de lumière, son, 200 x 190 x 155 cm
Vue de l’exposition, Centre Pompidou, Galerie sud, 2013
Courtesy FNAC – Centre national d’arts plastiques, Ministère de la culture et de la communication, Paris, France

Se figer, s’immobiliser… Tu sembles beaucoup jouer avec ça…

Je joue un peu là dessus. Souvent je m’assoie à certains endroits et je reste immobile. J’observe la réaction des gens. Au début ils ne font pas trop attention à moi, puis ils s’approchent. Je les entends se demander si je suis une statue, en douter sérieusement puis s’en persuader au bout de quelques minutes. Quand ils me recroisent ailleurs dans l’exposition c’est la grande surprise. Certains retournent à l’endroit où ils m’avaient vu pour vérifier. C’est assez intéressant et rigolo à faire. Au début de l’exposition, je m’asseyais sur les dalles, devant la statue avec les abeilles ou je campais derrière la pluie et la fumée et je restais sans bouger. Cela donnait une certaine perspective aux visiteurs quand ils arrivaient dans cet espace.

Et comment se comportent le public dans l’exposition ? Plutôt figé ou agité ?

Comme il n’y a pas d’indication, de cartel pour expliquer ou interdire quoique ce soit on a eu quelques désagréments au début. Les gens souvent prenaient le sable rose et le mettaient sur la patinoire si bien que la patineuse ne pouvait plus pratiquer. Les endroits où étaient placés les gardiens ont donc du être modifiés au cours de l’exposition en fonction des réactions du public. Les gens veulent toucher à tout, déplacer les objets et parfois les prendre. Et peindre aussi. Il y a un mur qui ressemble à une peinture rupestre à chaque fin de semaine. Ils y apposent leurs mains et dessinent des petits chemins avec les doigts. Une fois il y en a un qui a écrit « MOI » … Ca me sort un peu par les yeux, je trouve que c’est très primitif comme réaction. Ca passerait si c’était les enfants mais loin de là ; c’est surtout les adultes. Je suis peut-être un peu tatillon car à force de passer autant de temps dans l’exposition je m’y sens un peu comme chez moi mais dans ces cas là j’ai l’impression que l’on crache sur les murs…

Est-ce que tu penses que l’absence de cartel perturbe vraiment les visiteurs ?

Certains visiteurs sont en effet très perturbés du fait qu’il n’y ait aucun cartel et je peux concevoir que le dispositif est difficile pour un très large public. Dans les autres espaces du Centre Pompidou il y a des cartels partout mentionnant le nom des artistes, l’histoire de leur vie, le thème de leurs recherches, le pourquoi, le comment… Ici rien n’est indiqué nulle part. Pourtant quand les gens s’approchent du cartel d’une oeuvre, ils en apprennent le titre, la date et la technique mais pas beaucoup plus. Donc au final la simple feuille de salle apporte tout autant d’information si on ne se contente pas uniquement de la rouler et de la glisser dans sa poche. Et si vraiment le visiteur est perdu il peut consulter le catalogue de l’exposition pour trouver des informations.

Interview réalisée le 25/11/12, publiée le 4 Janvier 2014 dans cette carte http://accordingtomaps.tumblr.com/post/72250729762/lexposition-pierre-huyghe-vue-par-laigle

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