[ GAITE LIVE ] Bastien Vivès, Strip Fighter

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Après le succès de « Polina » (à propos d’une petite danseuse et son professeur), Bastien Vivès poursuit ses explorations graphiques avec la sortie de trois nouveaux opus. Pour ne plus avoir à choisir entre la manette et la plume, le jeune auteur consacre le premier de ces ouvrages à sa passion du jeu Street Fighter.

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Stéphanie Vidal: Vous avez sorti cette année chez Delcourt une série de petites bandes dessinées thématiques composées de strips brefs, cruellement drôles et terriblement justes. Le premier volume est consacré aux jeux vidéo. Pouvez-vous nous dire comment est né ce projet ?

Bastien Vivès: Une partie des scripts du recueil Le Jeu Vidéo proviennent de mon blog. Je le tenais en parallèle de mon travail et ces petites notes suivaient mon humeur du moment. Quand je conçois un album, je m’y plonge de manière très sérieuse et professionnelle mais j’aime avoir à côté cette petite récréation ; même si j’essaie dans les strips d’obtenir la clarté et la lisibilité que je recherche dans mes albums.

Ça faisait déjà quelques années que le projet traînait. Lewis Trondheim voulait éditer mon blog mais je ne voyais pas trop quelle forme cela pouvait prendre. Je poste des longs strips et c’est un format complexe à mettre en page. Un jour, il m’a proposé une maquette et c’était parti ! On a décidé de lancer une collection thématique car je me suis rendu compte que cela correspondait à la façon dont les gens visitaient mon site. Le public est très différent en fonction des sujets que j’aborde. Par exemple, si je poste un strip sur Street Fighter, je peux me retrouver avec tout d’un coup dix mille personnes qui se connectent pour le lire et qui s’en vont juste après car ils se foutent complètement du reste du blog.

Les volumes qui font suite sont La Famille et L’Amour. C’est donc au même niveau que Le Jeu Vidéopour vous ?

Ahah. Quand on m’a proposé le projet, c’est le volume sur Le Jeu Vidéo qui m’a tout de suite donné envie et c’est donc celui qui est sorti en premier. Ça m’éclatait vraiment de le faire et en plus j’étais dans une ambiance propice. Je redécouvrais le jeu vidéo car avec mes potes on se remettait àStreet Fighter. Ensuite, la famille et l’amour sont deux thèmes qui me tiennent vraiment à cœur, il était logique que je m’y attèle juste après. On verra bien pour la suite mais normalement ça va causer de la blogosphère, de la guerre et de la bande dessinée.

« Au début, on faisait ça pour se faire voir et connaître, puis au fur et à mesure ça a changé. C’était comme si le blog-BD était devenu un passage obligé pour faire de la bande dessinée papier. »

Ces strips sont assez fulgurants, dans les traits d’humour et de stylet. Est-ce que que le fait de travailler uniquement à la tablette graphique vous permet, justement, cette rapidité d’exécution tout en facilitant aussi le passage du dessin-travail au dessin-récréatif ?

Dans ma pratique, la tablette graphique me semble l’outil le plus pertinent. Je vais plus vite, je suis plus précis, je peux revenir en arrière si je fais des erreurs, je peux décaler à droite ou à gauche et c’est tout naturellement que je l’utilise. C’est pour moi un outil plus performant qu’un papier et un crayon. Bien qu’ils aient un côté très noble, je ne suis pas forcément très à l’aise avec : je me mets à suer des mains et je dégueulasse tout très vite.

Pour ne rien arranger, j’ai une mauvaise mémoire visuelle ; c’est en me mettant à dessiner que les détails reviennent. J’ai une intention à faire passer mais c’est au moment où je dessine qu’elle se construit dans ma tête. Il y a des mecs comme Boulet ou Trondheim qui ont déjà la case exacte en tête : ils vont commencer à dessiner par le coin en bas à droite, tout remplir et finir tranquillement en bas à gauche. C’est bluffant de les voir faire. Je ne dessine pas du tout comme eux, moi je tâtonne et, grâce à la tablette graphique, je peux revenir un peu en arrière et obtenir un rendu « propre ».

D’ailleurs, Boulet et Trondheim sont également présents sur le Net. Vous aviez fait un strip sur l’augmentation de la blogosphère spécialisée dans la bande dessinée et la fin des maisons d’édition…

Ah oui, d’ailleurs je m’étais complètement planté ! Je trouve que le blog-BD est un peu mort actuellement. Pour retracer l’histoire, j’ai débarqué dans la blogosphère alors que j’avais déjà sorti des albums. Je tenais mon blog-BD à côté, un peu comme comme un journal intime dans lequel je déchargeais.

Petit à petit, j’ai découvert qu’il en existait d’autres, plein, qu’il y avait le festi-blog et que finalement, tout le monde se connaissait et se côtoyait, des wannabe-auteurs aux stars de la bande dessinée. Je trouvais cela assez drôle et j’aimais l’aspect « communauté » de cette blogosphère. Chacun y avait sa petite vitrine et proposait son petit univers « pour la reconnaissance » en parallèle de son job de graphiste.

Au début, on faisait ça pour être vu et connu, puis au fur et à mesure ça a changé. C’était comme si le blog-BD était devenu un passage obligé pour faire de la bande dessinée papier. Au bout d’un moment, certains se forçaient même à tenir leur blog-BD alors qu’ils n’avaient rien de particulier à raconter. Parfois des lecteurs m’engueulent, ils me reprochent de ne pas poster à fréquence régulière. Il m’arrive effectivement de ne rien publier pendant six mois mais c’est parce que j’ai d’autres choses à faire ! Il ne faut pas se laisser prendre au piège.

Après une dizaine d’années, on se rend compte qu’il n’y a qu’une petite poignée d’auteurs qui est arrivé à émerger par ce moyen là, à se faire un nom grâce au blog-BD. Maintenant, je pense qu’il va falloir trouver un autre média pour le remplacer. Je me dis qu’il y a peut-être d’autres manières de créer des réputations, des notoriétés et d’appartenir à une communauté. Je pense par exemple à Twitter qui prend beaucoup d’importance.

« J’ai eu mes périodes : araignées, dinosaures,
Tortues ninja et meufs. »

La bande dessinée Le Jeu Vidéo  tout comme le reste de la collection  est composée de stripsrécupérés sur votre blog et agrémentés d’inédits. Est-ce qu’il est fréquent que des strips d’abord postés sur le net se retrouvent publiés dans des albums ? Est-ce que les passages et les échanges entre les blogs-BD et les maisons d’édition sont monnaie courante ?

Ah oui, il y a plein de trucs qui existent. J’avais même participé à un projet qui s’appelait Les Autres Gens ; et puis même, à un moment, les éditeurs allaient piocher dans les blogs-BD pour essayer de dénicher des nouveaux auteurs. Mais attention, c’est très particulier parce que les blogs-BD sont généralement constitués d’histoires brèves. C’est hyper compliqué de faire une grosse histoire sur le Net et en général ça demande de se cogner du scénario. Il ne faut pas croire, mais la bande dessinée ça nécessite beaucoup de travail et de pratique. Le passage du blog-BD à la réalisation d’un véritable album n’est carrément pas évident. Il faut vraiment s’accrocher car ce n’est pas du tout la même conception.

La plupart des gens qui tiennent un blog-BD le font parce qu’ils dessinent à la base. Le dessin, c’est un truc qu’ils ont depuis qu’ils sont gosses et qu’ils ont travaillé pendant vingt ans en faisant des études spécialisées, etc. Mais raconter des histoires, c’est pas la même chose, ça demande du métier ! Voilà maintenant cinq ou six ans que je l’exerce et je vois la différence qu’il y a entre moi et des vrais scénaristes professionnels. Ces types ont des réflexes et des notions que je mets énormément de temps à comprendre et à acquérir, même si j’essaie d’avancer assez vite. On ne peut pas s’inventer scénariste d’un coup comme ça. C’est vraiment costaud. En général, ceux qui tiennent les blogs-BD sont plutôt dessinateurs de quelque chose.

Sur votre blog-BD, vous avez vous aussi vos lubies et êtes un peu dessinateur de quelque chose. Vous postez par exemple des exercices assez rigolos dans lesquels vous vous essayez à inventer la version féminine de célèbres personnages de jeux vidéo.

Oui, c’est un truc marrant à faire. En général, je le fais quand j’ai bouclé un chapitre et que je trouve qu’il est trop tôt pour rentrer. J’ai aussi fait des filles en garçons comme C Viper mais je préfère faire l’inverse ; mon truc depuis l’enfance, c’est de dessiner des meufs. J’ai eu mes périodes : araignées, dinosaures, Tortues ninja et meufs. Là, je suis repassé aux Tortues ninja, il est donc probable que je retourne bientôt aux dinosaures et aux araignées. Si ça se trouve quand je serais vieux, je ne dessinerai plus que des araignées.

« Les personnages de CAPCOM
– la grosse entreprise de jeu vidéo japonaise qui a créé Street Fighter – ont toujours été pour moi une référence. »

Est-ce que vous avez croqué des personnages de jeux vidéo pour saisir des caractères et des mouvements comme d’autres auraient pu choisir des modèles plus conventionnels pour se faire la main ?

J’ai énormément dessiné de personnages de jeu vidéo quand j’étais enfant. Leur design a clairement eu une influence sur mon travail. Par exemple, les personnages de CAPCOM – la grosse entreprise de jeu vidéo japonaise qui a créé Street Fighter – ont toujours été pour moi une référence.

Encore aujourd’hui, je les trouve incroyables et quand je crée des personnages, pour mon manga par exemple, je m’en inspire. Inconsciemment, je crois qu’ils m’ont appris l’important : toujours être lisible et simple, bâtir des visages, des silhouettes et des caractères forts.

Aussi, quand je jouais à Street Fighter au début, il m’arrivait de vouloir voir comment on mettait un coup de poing, alors je cliquais sur pause jusqu’à trouver la bonne image puis je la dessinais. J’ai passé tout un été à faire ça avec un ami. Je ne le fais plus trop maintenant mais j’aime toujours produire des fan art. Pendant mes études, je postais à fond sur Catsuka – un site de japanims qui a un forum sur lequel certains élèves des Gobelins se retrouvent pour partager des images. Dès que l’on trouvait un motif cool, on se mettait chacun à produire des fan art et c’était à celui qui ferait le dessin qui claquerait le plus.

Les jeux vidéo t’ont donc inspiré au niveau graphisme, mais est-ce qu’ils t’ont aussi apporté quelque chose quant à la construction d’imaginaires ?

Oui, je pense. Cela pose des univers forts et j’essaie de penser au jeu vidéo, à la façon dont les concepteurs les ont créés car j’ai justement des lacunes dans ce domaine. Dans le jeu vidéo, on te propose un univers et tu peux laisser libre court à ton immagination. En ça, le jeu vidéo m’a énormément nourri. C’est du scénario très simple, parfait pour s’inventer des histoires à l’intérieur du jeu, des histoires que l’on invente au moment même où on est en train de les jouer et de les vivre.

Resident Evil, toujours chez CAPCOM, a aussi été une grande source d’inspiration. Ce jeu m’a appris comment on pose une ambiance, comment on pense des cadrages, comment on porte un parti pris. La vision du joueur passe par le biais de caméras de surveillance donc il y a des angles morts et c’est extrêmement bien pensé pour un survival horror. On se balade et on ne sait jamais ce qu’il y a derrière le mur. On se dit, de prime abord, que c’est hyper mal foutu alors qu’en fait c’est hyper bien foutu. C’est exactement grâce à ce mécanisme que le jeu fait peur : à aucun moment, on ne peut savoir ce qui nous attend.

« Est-ce que j’économise pour acheter une bagnole
et le siège bébé qui va avec ou est-ce que je claque tout d’un coup en achetant des jouets ? »

Est-ce que votre passion pour les figurines que vous collectionnez compulsivement vous vient des jeux vidéo ou pas du tout ?

Non, c’est plutôt une passion de gosse. Quand j’étais petit, et jusqu’à l’adolescence, j’ai toujours acheté du jouet. Tout mon argent passait là dedans. Après, j’ai commencé à m’intéresser aux filles… et aux jeux vidéo.

Quand j’ai touché mes premiers droits d’auteurs, je me suis demandé : « qu’est-ce que je fais avec cet argent : est-ce que j’économise pour acheter une bagnole et le siège bébé qui va avec ou est-ce que je claque tout d’un coup en achetant des jouets ? » J’ai décidé de tout claquer en achetant des jouets. Je ne pense pas que ce soit une sage décision mais ça m’a fait beaucoup de bien. J’avais énormément de mal avec le monde adulte : les contrats, les problèmes, les gens qui se plaignent sans cesse, tout cela m’insupportait.

En réaction, je me suis réfugié pendant six ou huit mois dans mes collections. Mon couple en a un peu pâtit d’ailleurs, mais une fois que j’ai fait ma grosse crise de régression totale, tout est allé beaucoup mieux. Je me suis un peu guéri de cette façon-là. C’est comme si j’avais pu combler toutes les collections que je n’avais jamais pu terminer avant. Maintenant, elles sont dans des vitrines, je les vois tous les jours et ça m’apaise. J’ai toujours eu peur de ce moment où l’enfance est finie, où on est obligé de devenir un adulte. Là, je peux me dire que cette époque n’est pas révolue.

C’est la même nostalgie qui vous a poussé à rejouer à Street Fighter ?

Alors non, pour le coup c’est parce que je matais des vidéos de Ken Bogard, un type qui commente du Street Fighter. J’ai toujours joué à Street Fighter : je les avais tous, j’étais un gros fan qui passait son temps à faire des parties et à dessiner les personnages. Sauf qu’un jour, en regardant les combats, je me suis rendu compte que je ne savais pas jouer à ce jeu-là ! J’ai réalisé qu’il fallait s’acheter un stick arcade, qu’il existait des manips, des combos, etc. J’ai compris que c’était de cette façon-là que l’on jouait à Street Fighter et non pas en appuyant n’importe où sur la manette.

J’ai eu une grosse révélation et, avec Merwan, un pote avec qui je travaille à l’atelier, on a commencé à s’y mettre sérieusement. On a rencontré des gens puis on est rentré dans le Street Club, une sorte de club d’initiés, et ça fait deux ans maintenant qu’on y est assidus. Aujourd’hui, même si j’ai une borne d’arcade à la maison et qu’il m’arrive de temps en temps de faire une partie de Game Boy, je ne joue plus qu’à Street Fighter.

Pour en savoir plus
Bastien Vivès
Éditions Delcourt

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