[ GAITE LIVE ] Pablo Garcia, à propos de WebCam Venus

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Pablo Garcia, artiste détourneur de clichés en tous genres questionne les corps et les espaces. Selon lui l’homme a toujours été virtuel et serait récemment devenu digital. Le projet « Webcam Venus » entrepris avec Addie Wagenknecht explore le monde des sexcammers pour y révéler des beautés idéales grâce aux technologies digitales. Odalisques, venus et modèles atemporelles étaient connecté(e)s, prêt(e)s à poser.

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Stéphanie Vidal: Artiste et designer, vous avez débuté votre formation en étudiant l’architecture. Quel serait votre médium privilégié ?

Pablo Garcia: Si l’on demande à un sculpteur quel est son médium, il dira certainement qu’il façonne le bois ou le plâtre, un peintre parlera de couleurs, un architecte répondra l’espace. L’espace lui-même. Les architectes donnent des formes à l’espace, créent des formes dans l’espace. L’architecture ne se cantonne pas à la construction de bâtiments, elle doit être pensée comme un médium de l’espace qui requiert une interaction avec les gens. L’architecture n’est pas statique, c’est quelque chose autour de quoi on tourne, que l’on explore, dans quoi on se projette physiquement et mentalement.

Quand on se penche sur les différents projets que vous avez réalisés jusqu’à aujourd’hui, on a justement l’impression que leur dénominateur commun est la notion de projection. Projection des volumes et des corps dans l’espace, de la façon dont ils se donnent à voir, de celle dont ils sont perçus…

C’est une observation juste puisque dans la formation d’architecte, les projections en perspective que l’on réalise sont une des premières façons de comprendre et apprendre à construire. Elles permettent d’imaginer des lignes invisibles qui connectent les divers éléments et les font tendre vers un point de fuite, point qui réplique notre vision elle-même composée d’une série de lignes. Avec le temps je me suis rendu compte que les projections sont une méthode qui s’insère dans un paradigme de pensée bien plus vaste. Si un architecte souhaite que son bâtiment soit construit, il doit le dessiner tel qu’il devra être, l’imaginer dans son intégralité. L’imagination mise en oeuvre va au-delà du rendu représenté par la projection. La projection, c’est la méthode qui permet de restituer l’imagination sur du papier. Mon intérêt pour les dessins en perspective s’est accru à partir du moment où je me suis demandé pourquoi les mots « virtuel » et « digital » sont considérés comme des synonymes. Actuellement nous vivons une époque où les technologies digitales sont prépondérantes mais depuis le XVe siècle, les dessins en perspective sont une technologie virtuelle. Le digital est une technique, une technologie, un outil tandis que le virtuel est une manière de penser.

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« Nous avons toujours été virtuels
et nous sommes seulement devenus digitaux. »

Comment distingueriez-vous alors le « virtuel » du « digital » ?

Je considère que l’humain est virtuel depuis les débuts de la civilisation. Nous avons souvent trouvé des moyens pour déterminer des choses invisibles grâce à des méthodes issues de notre imagination. Nous avons pu développer une perception de l’espace nous permettant d’appréhender ce qui est présent et de se figurer ce qui se dérobe à la vue, une vision virtuelle. Les Égyptiens ont utilisé des bâtons pour concevoir des pyramides, les Grecs se sont servi de l’ombre pour établir des principes mathématiques, les peintres ont utilisé la perspective, les miroirs et les machines optiques jusqu’à l’invention de la photographie, devenue un medium en soi, fascinant pour sa capacité à capturer la vie. Puis le cinéma est arrivé devant une autre forme de réalité virtuelle. L’ordinateur n’est qu’une petite chose à la fin de cette liste de recherches technologiques qui ont facilité la représentation. C’est pourquoi je pense que nous avons toujours été virtuels et nous sommes seulement devenus digitaux. J’utilise désormais la notion de projection pour enquêter sur les mécanismes et les environnements virtuels. Il y a quelques années je prenais des photos dans des galeries d’art selon des angles incongrus ; on pouvait voir les éclairages et parfois les plafonds. C’était pour montrer un monde qui existe mais que l’on ne regarde pas forcément, qui est hors de ce que l’on nous présente. Je travaille aussi beaucoup sur les anamorphoses, elles sont à mon avis une des plus belles façons de faire apparaître les règles de la projection. En projetant à l’oblique on révèle une image et une prise de conscience du corps dans l’espace.

Plus que des déformations d’images, les anamorphoses seraient alors pour vous une forme de détournement de l’espace et de sa perception ?

Les anamorphoses sont pour moi un hack, un détournement. Elles piratent le regard, l’espace et les règles qui les régissent. La plus grande difficulté quand on réalise une anamorphose consiste à savoir où situe le point de vue, parce que nous n’avons pas tous le regard à la même hauteur, nous avons tous des points de vue différents. Peut-être le verrez-vous mais pas moi. Dans cette petite distance réside une grande différence.

Si les anamorphoses sont une transformation de l’image, une torsion de la perception, considérez-vous que le projet Webcam Venus soit aussi une forme d’anamorphose ou du moins un détournement ?

Il est clair que l’intégralité du projet traite du détournement. Les performeurs qui ont posé pour nous – c’est ainsi que nous avons choisi de les nommer – sont des gens très à l’aise pour faire devant une webcam des choses que vous n’oseriez peut-être pas faire, même dans l’intimité de votre lit et dans le noir. Pourtant quand Addie Wagenknecht et moi-même leur demandons d’être un modèle, de poser joliment en s’allongeant, ils se comportent de façon différente. Je pense que nous modifions en quelque sorte la façon dont ils perçoivent leur propre corps. Quelques-uns des performeurs – plus souvent des femmes que des hommes – étaient déjà nus et très exposés quand nous les avons sollicités. Lorsqu’elles acceptent de poser pour nous elles vérifient leur maquillage et semblent devenir quelqu’un d’autre…

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« Un jour, voyant une femme étendue sur ses draps rouges
j’ai trouvé qu’elle ressemblait à une Vénus. »

Comment avez-vous eu l’idée de faire poser des sexcamers ?

Avec Addie, nous nous intéressions à l’univers des sexcams. Un jour, voyant une femme étendue sur ses draps rouges j’ai trouvé qu’elle ressemblait à une Vénus que j’avais pu voir en étudiant l’histoire de l’art. J’ai suggéré à Addie qu’on propose au sexcamers de poser à la manière des nus couchés en reprenant les postures de l’Odalisque d’Ingres, de la Venus d’Urbino, de l’Olympia de Manet … Comme ils sont généralement déjà alanguis quand nous les contactons, nous pensions qu’il ne serait pas compliqué de les faire poser. Mais en fait ce n’est qu’après plus d’une vingtaine de demandes que nous avons pu obtenir quelque chose de bon. Soit les sexcamers nous ignorent directement, soit ils déclinent tout simplement, soit ils sont d’accord mais nous oublient pour répondre à une demande qui les intéressent plus, soit ils acceptent de poser mais s’y prennent terriblement mal. Nous avons suffisamment d’images en réserve pour constituer un bêtisier.

Comment choisissez-vous vos modèles ?

Sur les sites de sexcam, les gens sont classés en fonction de leur popularité. Il est étonnant de voir combien certains sont très « amateurs » – ils ne souhaitent que s’exhiber où ont un intérêt spécifique et s’adressent à un public ciblé – tandis que d’autres, beaucoup « professionnels » nous donnent l’impression d’assister à un numéro digne d’un strip-club. Ils font un véritable spectacle, ils ont un numéro. La majorité des performeurs avec qui nous avons interagis étaient relégués dans le fond des classements. Nous les préférions car ils étaient plus attentifs, plus à l’écoute, plus présents. En effet, quand on s’éloigne des tops on croise aisément des gens qui attendent, assis ou allongés, se regardant être regardés. Notre interaction commence toujours dans un moment de latence.

On fantasme souvent sur la relation entre l’artiste et son modèle, et récemment plusieurs films sont sortis autour de cette thématique. Qu’avez vous appris de cette interaction si particulière ?

Questionner cette relation est aussi une grande partie du projet Webcam Venus. Nous sommes des artistes qui n’avons pas connu l’expérience de l’art traditionnel, nous n’avons pas eu dans notre parcours des modèles posant afin que nous les représentions. Est-ce que notre démarche est semblable à celle d’Ingres quand il demandait à des femmes de poser pour lui ? Je pense que oui. Nous donnons des instructions à nos modèles sur la façon de disposer leur corps dans l’espace. Bien sûr nous ne pouvons pas prendre leur bras, le positionner comme nous le souhaitons avant de retourner à notre chaise. Toutes nos instructions passent par le texte du chat mais je crois que c’est la même chose. Aussi, nous avons longtemps conversé avec certains de nos modèles. Il est arrivé qu’ils posent pendant un quart d’heure puis que nous restions des heures à clavarder. Certains étaient sincèrement curieux et voulaient en savoir plus sur nos motivations. J’ai ainsi appris de nombreuses choses sur leur monde et leurs intérêts.

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« Engager cette démarche sur
des sites de sexcam est plutôt subversif. »


Et qu’ont-ils appris de vous ?

Des choses assez attendues : des notions en histoire de l’art, des précisions sur les nus dans la peinture, des anecdotes sur les relations entre les artistes et leurs modèles, des exemples sur la façon dont les institutions exposent les oeuvres. Mais je crois, bien que ce ne soit que mon ressenti, que je leur ai appris qu’on pouvait les considérer autrement. Je ne leur demandais pas de s’enfoncer des objets dans le corps, je leur proposais de poser : engager cette démarche sur des sites de sexcam est plutôt subversif. La majorité des gens se contentent de leur donner des ordres – « Enlève ta culotte. Écarte les jambes. Maintenant. » – sans jamais engager une conversation.

Considérez-vous qu’en un sens vous sculptez leur espace, la façon dont ils s’y projettent et la façon dont ils se perçoivent ? Que vous sculptez leur corps et l’espace dans lequel il s’insère ?

Je pense qu’il y a deux façons qui font que nous sculptons : nous sculptons leur formes par nos instructions et nous sculptons le contexte de l’image.

Pour conclure, vous avez ensuite transformé certaines impressions d’écrans en peintures, désormais exposées dans une galerie. Du pixel à l’huile, de la webcam à la galerie, est-ce là aussi un ultime détournement ?

Les peintures à l’huile génèrent souvent de la confusion auprès des spectateurs car elles provient d’une image du monde digital dans lequel on demande aux modèles de prendre la pose d’une peinture…. On peut ainsi dire qu’on hacke l’espace de la webcam mais aussi celui de l’histoire de l’art, et des systèmes de présentation de l’art. À travers des nouvelles interactions, nous modifions la perception que le gens ont d’eux-mêmes, de l’art et de leurs expositions. Ce projet permet de mettre à distance les clichés qui nous ont été inculqués, de les détourner, de les envisager sous un autre point de vue. Internet nous donne aussi l’opportunité de penser les choses autrement.

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Webcam Venus [NSFW] from Pablo Garcia on Vimeo

Interview initialement publiée sur Gaîté Live sous cette URL

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