[ GAITE LIVE ] Mareunrol’s, les nécessaires accessoires

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Rencontre avec Mareunrol’s, duo de créateurs lettons. Ils nous parlent de visions intimes devenues textiles, d’accessoires qui travestissent les vêtements pour se rapprocher de l’histoire originelle, de mondes clos qui s’ouvrent à d’autres dimensions, d’expériences qui colorent les destins.

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Mareunrol’s. Une apostrophe qui interpelle. Une étiquette comme une prise de position et de possession. Une marque qui rassemble à la vie à la mode Mārīte Mastiņa et Rolands Pēterkops, jeune couple de designers lettons qui nous ont reçu dans leur showroom pendant la fashion week parisienne. Le thé infuse pendant que le micro enregistre, Rolands parle tandis que Mārīte, un peu plus timide, écoute et parfois rajoute.

« Nous sommes créateurs de mode, mais nous faisons de la mode comme nous l’entendons et comme nous l’aimons. Nous considérons qu’être créateur de mode ce n’est pas uniquement faire des vêtements, c’est aussi et surtout prendre en compte l’environnement dans lequel on gravite et on s’inscrit : les habits, les humeurs, les espaces, les histoires. Les vêtements que nous concevons sont des émanations du temps présent, faits pour être portés au quotidien mais aussi pour dépasser les saisons. Nous voulons qu’ils transcendent les tendances et qu’ils restent actuels dans 5 ou 10 ans, qu’ils vivent leur propre vie comme le font les oeuvres d’art qui savent traverser les années. »

Mareunrol’s a investi le sous-sol de la Galerie Pascal Gabert. La scénographie économise en moyens ce qu’elle gagne en significations. Elle joue avec la lumière, celle des néons dont la chaleur industrielle stratifie des paysages imprimés sur des calques ; celle qui bourdonne en traversant les diapositives et projette aux murs les silhouettes de la collection « Epizode 2 » que l’on retrouve également sur les portants qui délimitent l’espace. Des silhouettes urbaines qui évoquent par leurs matières et leurs coupes certains costumes que l’on a pu remarquer dans des films de science-fiction – ceux dont les univers font jongler les différentes dimensions, regroupent en empire des planètes éloignées et suivent les pérégrinations de héros toujours un peu confinés quelque part.

« Nos vêtements sont des messages. Pour être bien compris, ces messages doivent être énoncés au bon moment et au bon endroit. Ainsi chacune de nos collections résulte d’un intense travail de recherche ; elles racontent une histoire et n’existent que pour et par celle-ci. Epizode 2 est, conceptuellement parlant, la collection la plus simple que nous avons réalisée jusqu’ici. Elle est inspirée de notre ressenti et de ce que nous observons au quotidien : des gens qui se promènent dans la rue avec leur iPhone, des photos numériques de paysages toujours prises sous le même angle, de notre incapacité de travailler sans être connecté et de notre envie de nous déplacer quand nous sommes coincés par les tâches que nous devons accomplir. Ce n’est pas une grande histoire, mais c’est un peu notre histoire à tous puisque d’une certaine façon nous voyons déjà le monde à travers des Google Glasses. Nous voulions représenter grâce à des accessoires ce que pourrait être le quotidien de quelqu’un, télé-travaillant et n’ayant pas forcément le temps de se déplacer, qui voyage à travers les moteurs de recherche et les résultats qu’Internet lui propose. Nous nous sommes servis de ces images pour concevoir des lunettes qui jouent avec la lumière et la superposition des panoramas. Elles détruisent la simplicité des vêtements tout en les transférant dans d’autres dimensions.  »

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Des objets Monstres

Pour Mareunrol’s l’accessoire est nécessaire : si les vêtements sont porteurs de messages, les accessoires sont des supports de la narration. Pendant les temps d’exposition, l’ensemble de la collection est présente et présentée comme unité de sens avant que ses parties ne se disloquent pour rejoindre d’autres penderies afin de poursuivre leur propre narration. Ainsi les pièces sont évenementialisées : trafiquées par des moyens qui les contextualisent, accompagnées par des méthodes de mise en espaces et en images, augmentées par des propositions d’artistes invités qui contribuent à la création des dispositifs.

« Les vêtements que nous réalisons et la façon dont nous décidons de les présenter découlent du concept originel, de l’histoire que nous avons à raconter. Si tous nos vêtements sont conçus pour être portés au quotidien, nous les rendons spectaculaires en employant des accessoires lors de leur présentation. Par exemple, pour la collection Epizode 1 – qui traitait de la grave crise économique et sociale qui agitait la Lettonie en 2010 – nous avons décidé de faire appel à Kaspars Brikulis pour nous aider à sculpter des oiseaux en bois. Nous voulons impliquer dans nos collections des gens qui ne viennent pas du milieu de la mode, mais qui développent un savoir-faire similaire. Nous avions choisi les oiseaux pour symboliser le renouveau : ils venaient annoncer aux humains, très déprimés par la situation, qu’il était grand temps de se réveiller. »

Le sommeil, en tant que domaine de tous les possibles donnant droit de cité aux images les plus énigmatiques, pourrait être preçu comme l’alpha et l’omega des créations de Mareunrol’s. Mārīte et Rolands y plongent souvent les spectateurs pendant la rêverie aboutie qu’est leur défilé, y puisent parfois les visions intimistes qui deviendront les points de départ de nouvelles collections.

« La collection Nightmares est née d’une étrange vision : nous nous sommes rendus compte avec Mārīte que nous avions fait le même cauchemar dans lequel apparaissait un homme sans tête. Nous avons voulu pendant le temps du défilé faire passer ce sentiment d’étrangeté. Nous avons placé des crinolines sous les robes et affublé les mannequins de chapeaux en forme de maison. Les accessoires sont constitutifs de l’histoire que nous racontons et sont un peu des objets monstres. En nous entourant d’artistes pour nous aider à les réaliser, nous sortons des schémas traditionnels de la mode… Mais peut-être restons-nous encore profondément marqués par notre expérience dans le costume. »

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Jeux d’acteurs

En effet Mārīte et Rolands ont débuté leur carrière en concevant des costumes pour le théâtre, l’opéra et le cinéma. On devine certaines des pratiques et esthétiques du costume dans leur façon de concevoir des vêtements de mode : la primauté pour l’histoire à raconter, la considération holistique de la collection, l’importance accordée aux singularités. Plusieurs fois, les collections de Mareunrol’s se sont événementialisées à travers la production de films de présentation ; des films comme des tableaux, donnant un contexte aux vêtements, livrant au public la vision initiale des créateurs, offrant aux personnages un costume et aux costumes un corps.

« En 2008 nous avons réalisé une collection intitulée Private Detective. Nous avons souhaité expliquer nos influences à travers des vidéos et des photos. Nous ne voulions pas faire un film de mode parce que c’est trendy, mais nous avions trouvé que c’était un bon moyen pour expliquer nos influences (les films noirs et l’esthétique japonaise) et présenter les tenues. En effet, chaque vêtement avait un rôle, voire jouait un rôle. Ils personnifiaient les divers acteurs de cet univers poétique comme le journaliste, le voleur de banque, le détective privé… »

C’est avec cette collection que Mareunrol’s a gagné le prestigieux Prix du Festival de Hyères en 2009. À cette occasion ils ont également rencontré Vassilis Zidianakis – le commissaire de l’exposition Arrrgh! – et lui ont offert certaines de leurs pièces présentes dans l’exposition.

« Une fois la collection bouclée, elle continue à vivre sous d’autres formes. La fin d’un projet peut-être le début d’un autre. Notre présence dans l’exposition Arrrgh! en est un exemple et il arrive parfois que des groupes de musique souhaitent nous emprunter des vêtements. Nous acceptons rarement – nous avons construit toute une narration à travers eux et il serait dommage qu’elle se perde, voire qu’elle soit entièrement en opposition avec l’univers des musiciens – mais nous avons prêté des pièces de la collection Private Detective au groupe Instrumenti. Nous cherchons constament l’inédit et apprécions collaborer avec d’autres personnes, cela nous enrichit personnellement et nous insuffle des énergies nouvelles et encourageantes. »

Mareunrol’s n’a encore jamais travaillé en collaboration avec un groupe de musique mais ils continuent à concevoir des costumes pour l’opéra. On peut par exemple admirer leur création pour la mise en scène de Eugène Onéguine de Tchaïkovski dirigé par Andriy Zholdak présenté à Saint-Petersbourg au Théâtre Mikhailovsky.

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Article initialement sur Gaîté Live le 6 Avril 2013
Crédit photo : Mareunrol’s
Texte : Stéphanie Vidal

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