[ GAITE LIVE ] Cybersyn, le socialisme cybernétique d’Allende

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Pendant sa courte présidence, Salvador Allende fait appel à Stafford Beer, un cybernéticien anglais, afin de l’aider à réguler l’économie chilienne. De leur rencontre naquit le Projet Cybersyn, une révolution politique et technologique à laquelle l’Histoire n’a pas laissé sa chance.

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Processeur de IBM type T04 datant de la fin des 50’s
© National Aeronautics & Space Administration / Science & Society

La cybernétique et le socialisme

Après être arrivé en tête du scrutin électoral et avoir été officiellement proclamé Président de la République du Chili en octobre 1970, Salvador Allende devient le premier dirigent socialiste élu démocratiquement de l’histoire du pays à partir du mois de novembre de la même année. Le pays est alors en crise, l’économie à la déroute, le peuple dans la rue fait tinter les casseroles vides, les grèves et les tensions sociales menacent constamment la stabilité du pays.
Pour Allende, la révolution est régie selon un mode binaire : si elle n’est pas pacifique, elle est inévitablement violente. Pendant son mandat, écourté par un funeste destin, il a cru que le changement pouvait avoir lieu dans l’apaisement. Il s’est fait une priorité de le rendre possible en faisant basculer l’économie du pays du capitalisme au socialisme. Cette transition impliquait de profondes modifications telle que la nationalisation des entreprises. Salvador Allende en avait confié le management àFernando Flores. Harmoniser la gestion des entreprises nationalisées était une étape aussi primordiale que périlleuse afin d’asseoir les bases d’un état socialiste pérenne.
La tâche incombant à Flores s’avérait particulièrement ardue car à l’époque, certaines entreprises étaient toujours sous l’égide de leur ancienne direction tandis que d’autres étaient occupées par leurs employés. Pour réorganiser ce grand désordre et remettre sur pied l’économie du pays, Flores a une idée en tête. Ou plutôt un nom qu’il souffle à Allende : celui de Stafford Beer, un cybernéticien anglais. La cybernétique est une science de l’information qui étudie comment les communications opèrent efficacement dans des systèmes naturels ou artificiels. Dans cette définition, un système peut tout aussi bien être un corps, organique ou social, qu’un réseau informatique ou un état.

Allende propose alors à Stafford Beer de venir au Chili afin de mettre à profit ses expériences auprès du jeune gouvernement et lui permettre de réaliser ses ambitions : on lui demande d’instaurer une méthode inédite de gestion informatique permettant de monitorer l’activité économique. Séduit, Beer prend un billet d’avion pour l’hémisphère sud. Arrivé au Chili, il s’entoure d’une équipe d’ingénieurs et de designers pour concevoir ce qui allait devenir le Projet CyberSyn ou Synco en espagnol.

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Un outil révolutionnaire pour faire la révolution

Cette expérience technologique sans précédent appliquée à la politique d’un pays nous paraît aujourd’hui aussi incongrue qu’évidente, tant notre réalité est immergée dans les données, tant notre imaginaire est façonné par d’innombrables scenarii de science-fiction. Pourtant, nous tiquons encore quand il s’agit d’associer les notions « utopie cybernétique » et « pays d’Amérique du Sud dans les années 70 ». Notre pensée converge, presque spontanément, vers les États-Unis quand on évoque les pionniers de l’informatique.

En effet, le Projet CyberSyn est contemporain d’ARPANET. Ce réseau développé dès 1969 par la DRAPA – une agence du Département de la Défense américaine qui a la partenité de nombreuses technologies numériques à usage militaire – est largement considéré comme l’ancêtre de l’Internet tel que nous l’utilisons aujourd’hui. Moins connu, mais conçu pour être décentralisé et démocratique, le Projet CyberSyn peut pourtant se targuer lui aussi d’avoir préfiguré le Réseau des Réseaux.

Après la surprise vient l’acceptation : au Chili, technologies informatiques et politique sont même étroitement liées comme l’explique Eden Medina, qui enseigne l’Informatique et l’Histoire à l’Indiana Université de Bloomington. Après avoir rédigé de nombreux articles sur l’intersection de ces deux disciplines, elle a dédié le livre Cybernetics Revolutionaries à l’étude du Projet Cybersyn. L’ouvrage a été publié au MIT Press en 2011, cette prestigieuse maison d’édition qui avait sorti en 1948 un des ouvrages de référence présent dans toutes les bibliographies traitant de cybernétique : Cybernetics. Or Control and Communication in the Animal and the Machine de Norbert Weiner.

« IBM a vendu ses premiers calcuteurs sur le marché chilien dès les années 20. Ces machines, puis plus tard les ordinateurs, ont contribué au développement des politiques chiliennes en vigueur dans les années 1930-1960. Pourtant, à cette époque, ces instruments n’étaient utilisés que comme des calculateurs puissants dont l’unique objectif se cantonnait au traitement de données. Lorsque Salvador Allende est arrivé au pouvoir, le gouvernement s’est rendu compte qu’il pouvait se servir des ordinateurs pour aider à la gestion du nombre croissant d’entreprises nationalisées, et plus largement à celle de l’économie du pays » [source]

Si l’informatique est intrinsèquement une révolution technologique, Allende l’a envisagé comme un outil révolutionnaire, au sens littéral du terme. Le projet CyberSyn s’apparente à la fois à une utopie politique et à un rêve technologique, allant au-delà de la simple – mais déjà vaste et audacieuse – régulation de l’économie d’un pays grâce à une approche scientifique de la gestion et de l’organisation. CyberSyn devait asseoir le régime socialiste en mettant en réseau le tissu social du pays et en permettant à ses dirigeants d’appréhender en temps réel l’état de la production nationale.

Pour ce faire, Stafford Beer conçoit dès 1971 un système informationnel basé sur quatre points, comme autant d’organes idoines faisant fonctionner ce « système nerveux » créé ex-nihilo, cette structure déterminée à visée auto-régulatrice. D’abord, Beer a imaginé Checo, une modélisation générale de l’économie du Chili. Ensuite, ce sont plus de 500 téléscripteurs inutilisés qui ont été récupérés puis envoyés dans les entreprises alignées sur les 4300 kilomètres de ce pays tout en longueur. Connectés, ils permettent de fournir les informations relatives à la productivité et forment un réseau électronique appelé Cybernet. Puis, afin de pouvoir traiter ces informations transmises quotidiennement, le logiciel Cyberstride extrait de quelques facteurs-clefs – préalablement sélectionnés comme indicateur pour leur pertinence – des motifs réguliers et des singularités. Enfin, l’ensemble de ces informations devaient converger vers l’Opsroom, la salle des opérations : l’unique endroit pour pouvoir les visualiser, le seul élément visible de cette architecture technologique.

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De la peur du contrôle à la dictature

« Même si l’Opsroom ne fut jamais opérationnel, il a rapidement capturé l’imagination de ceux qui l’ont vu, devenant le cœur symbolique du projet » rajoute Eden Medina [source]. L’Opsroom incarne  la salle de contrôle parfaite, le décor rêvé par tout réalisateur de films de science-fiction. Le prototype rassemble dans une même salle le confort so british des Members Club, les visions futuristes du designer finlandais Eero Saarinen et le désir de connaissances en mode panoramique de Salvador Allende.

Dans une géométrie favorisant les jeux de regards, sept fauteuils spacieux –agrémentés de boutons clignotants, de porte-verres et de porte-cigares – permettent d’observer les graphiques résultant des données sur de multiples écrans accrochés aux murs et d’échanger avec les autres membres en présence. Pourtant, l’aménagement de l’Opsroom lui donne plus l’aspect d’un observatoire que la configuration d’une salle de commandement : l’information rentre mais ne semble pas sortir. Si le Projet Cybersyn devait être un outil d’aide à la prise de décision rapide, évitant toute bureaucratie, les concepteurs de l’Opsroom ont pris l’indication au mot en n’y faisant figurer ni bureau, ni papier, ni téléphone.

Beer et Allende ne concevaient pas le Projet CyberSyn comme un instrument de contrôle mais comme un outil émancipatoire permettant aux dirigeants d’acquérir une certaine réactivité, aux ouvriers de contribuer à la direction des entreprises. Ils envisageaient même de créer un système dérivé pour parfaire leur modèle de démocratie participative : le Projet Cyberfolk aurait permis de récolter l’avis du peuple et de mesurer son opinion (d’accord/pas d’accord) via une sorte de référundum électronique.

Si, pour les dirigeants, le Projet CyberSyn n’est que veille, les journalistes craignent qu’ils ne surveillent. Alors que le Projet CyberSyn est toujours en préfiguration, la presse nationale et internationale ne l’accueille ni d’un bon œil ni d’une bonne plume, y voyant l’incarnation parfaite du Big Brother orwellien. Ainsi le 7 janvier 1973, le British Oberver titre « Le Chili gouverné par les ordinateurs » et Que Pasà, magazine politiquement à droite, le 15 mars de la même année, exprime ses doutes : « le problème du Projet CyberSyn, c’est qu’il est une arme terrible dans les mains d’une unité populaire. Il pourrait influer, par des moyens cybernétiques, sur la vie privée des citoyens chiliens. »

 

La gouvernance par les chiffres, qu’ils s’expriment en pourcentage ou en enfilade de 0 et de 1, peut conduire à l’instauration ou au maintien de régimes oppressifs s’ils n’ont plus valeur d’indicateurs contextualisés mais deviennent des objectifs et des quotas à atteindre, des moyens de contrôle. On peut spéculer sur ce qu’il aurait pu advenir du projet Cybersyn mais la réponse l’éludera toujours. Car l’oppression est belle est bien venue en cette année 1973 mais elle est venue d’ailleurs, et ce à peine quelques jours après que le prototype de l’Opsroom a rejoint le Palais présidentiel. Le 11 septembre, le général Augusto Pinochet renverse le régime socialiste par coup d’état. Beer avait déjà pris la fuite depuis quelque temps quand Salvador Allende s’est donné la mort. Ne comprenant ni la nature ni l’utilité du prototype auxquels ils se trouvèrent confrontés, et n’ayant plus personne à qui poser des questions, les soldats du général détruisirent méthodiquement l’Opsroom, n’en laissant que des bris et un vague souvenir.

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