[ GAITE LIVE ] Mykki Blanco : Le hip hop est un médium comme les autres

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Comment avoir une audience plus vaste que celle des cercles académiques de la poésie ? Michael David Quattlebaum Jr nous raconte la naissance de Mykki Blanco. Récit d’un voyage de l’art visuel à la musique hip-hop, des poèmes aux paroles, là où Mykki Blanco est tous les Mykki Blanco

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Enfant acteur, ado poète, jeune musicien vous avez déjà un parcours à multiples facettes. Comment vous définiriez-vous actuellement ?

La plupart des jeunes ont des centres d’intérêt assez conventionnels. J’ai toujours été intéressé par des choses hétérodoxes telles que les arts du spectacle et les musiques expérimentales. Depuis mon plus jeune âge, j’ai été attiré par le bohémianisme. Dans chaque projet – qu’il prenne la forme d’un single ou d’une vidéo – je cherche à mettre en exercice mes propres concepts, je tente de faire figurer un intérêt, une idée ou une influence directe. Mais surtout à travers la vidéo car j’ai toujours pensé que je serais un artiste visuel, c’est de là que je viens. J’ai été un enfant acteur, j’opère mes choix comme un « entertainer » et toutes les décisions que je prends, je les prends stratégiquement. Je ne me suis jamais considéré musicien. J’ai entamé un voyage de l’art au rap comme un artiste contemporain. Cela sonne peut-être prétentieux mais c’est la façon dont j’envisage les choses, toujours de manière visuelle et interdisciplinaire. Je n’ai jamais cru qu’un jour je deviendrais un rappeur et que je créerais des morceaux originaux de hip-hop. Je crois que l’écriture est ce qu’il y a de plus important parce que c’est avec elle que vous initiez la couleur d’une chanson. Ensuite vient la production. L’écriture et la production sont les choses les plus importantes. Je suis un auteur et un acteur mais je n’ai pas le talent d’un producteur. Pour mes collaboration je cherche à m’entourer de personnes capable de créer des sons qui stimulent mes sensibilités. Actuellement la musique passe en premier avec tout ce que cela implique : la mélodie, les paroles, la production, la performance scénique. J’envisage cela comme une unité car c’est cet ensemble qui définit l’esthétique de Mykki Blanco.

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Michael David Quattlebaum Jr. aka Mykki Blanco lit un extrait de son livre From the Silence of Duchamp to the Noise of Boys.

« Au départ Mykki Blanco
n’était qu’un projet d’art vidéo. »

Justement, pouvez-vous nous parler de la genèse du projet « Mykki Blanco » ?

Tout ce que j’ai développé tire son essence d’un livre que j’ai écrit et qui s’intitule « From the Silence of Duchamp to the Noise of Boys ». Au début je réalisais des performances avec ce matériau brut, en donnant des shows un peu punk dans des galeries ou des salles de concert. Ensuite une lente évolution m’a amené vers la musique et je suis passé au rap à cause de Mykki Blanco. Au départ Mykki Blanco n’était qu’un projet d’art vidéo à propos d’une adolescente qui rêve de devenir une célèbre star du rap. J’ai donc commencé à rapper en réponse au personnage que j’avais créé. Grâce à ce projet j’ai la liberté de n’être jamais à court de matériau. Il me donne la possibilité de jouer plusieurs persona, de construire plusieurs identités. Pour un auteur, le projet Mykki Blanco est idéal : on ne peut pas avoir d’ingrédients plus parfaits pour pouvoir jouer et en jouer. Puis quand le projet Mykki Blanco a décollé, je me suis rendu compte que le rap était un médium populaire qui touchait une audience bien plus vaste que celle des cercles académiques de la poésie. J’ai pensé que je pourrais exercer mes idées à travers ce médium. Le hip hop est un médium comme les autres ! C’était très excitant.

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Mykki Blanco – Feeling Special. Dirigé par Danny Sangra.

«  Mykki Blanco serait seulement devenu un gimmick visuel
si tout cela n’était qu’à propos d’un garçon qui s’habille comme une fille. »

Vous utilisez fréquemment un vocabulaire théâtral pour parler de Mykki Blanco. Qui est ce personnage pluriel et que vous permet-il ?

Je crois que dans beaucoup de cultures populaires, le fait d’être un personnage, de jouer un rôle et d’étendre sa célébrité au-delà de ce que qu’est la simple célébrité s’est perdu. Ce que j’essaie de faire avec Mykki Blanco c’est de laisser les gens rentrer dans mon univers tout en leur montrant que le monde ne se résume pas à une seule image qui se retrouve projetée encore et encore. Mykki Blanco c’est Mykki Blanco avec les cheveux longs, c’est Mykki Blanco avec les cheveux courts, c’est Mykki Blanco en tant que femme, c’est Mykki Blanco en tant qu’homme, c’est Mykki Blanco avec les yeux bleus, c’est Mykki Blanco avec trois yeux. Avec les vidéos, je peux exprimer visuellement tout le vocabulaire de Mykki Blanco ; en faire un troisième genre ou même étendre tellement son personnage que les gens sont forcés de comprendre qu’ils ont à faire à quelqu’un qui joue un rôle en général. Mykki Blanco serait seulement devenu un gimmick visuel si tout cela n’était qu’à propos d’un garçon qui s’habille comme une fille.

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Mykki Blanco – Wavvy. Dirigé par Francesco Carrozzini

« Quand j’ai commencé à me travestir,
j’ai eu l’impression que je n’aurais plus peur de rien. »

Comment considérez-vous le travestissement ? Est-ce pour vous un moyen de pouvoir jouer tous les rôles ou plutôt une façon d’être absolument vous-même ?

Au début les gens bloquaient sur le jeu entre les genres parce qu’ils trouvaient ça un peu choquant. Mais à New York, dans les milieux artistiques, un certain nombre de personnes le pratique. New York, Londres, Paris, Berlin, Los Angeles : nous existons dans des sortes de bulles. Il n’y a que quelques villes dans le monde où l’on retrouve ces « américano-internationaux » et où l’on peut encore penser que le monde est plus grand qu’il ne l’est vraiment. Beaucoup de choses que je fais sont perçues comme provocantes et j’en ris. J’en ris parce que je n’ai jamais voulu faire de provocation. Si vous allez à New York vous verrez des gens transgenres, des drag queens, des travestis… Je suis content que certains aient compris que ma démarche dépassait le jeu des genres. Je suis sincèrement reconnaissant que l’on m’autorise tant de liberté, si tôt dans ma carrière. C’est cette liberté qui me permet d’être ouvert. Il y a peu de temps, à Londres, je me suis rendu compte que ce qui se passe quand je porte des vêtements de femme dépasse la notion du genre. J’ai eu l’impression – et ce pour la première fois de ma vie – que rien n’avait de limites. Le travestissement ouvre complètement les portes de mon esprit et de ma créativité. Je n’ai alors plus à avoir peur de mes propres idées ou à me demander si ce que je pense ou désire n‘est pas trop tabou. Avant quand je travaillais je ne cessais de me demander si ce que je faisais n’était pas « too much. » Quand j’ai commencé à me travestir, j’ai eu l’impression que je n’aurais plus peur de rien, sentiment que je n’avais jamais pensé pouvoir exister. J’ai toujours aimé communiquer des idées de liberté – c’est un de mes thèmes récurrents – et je me souviens de périodes dans ma jeunesse où je ne me sentais pas tellement libre. Cela me fait penser à un essai d’Audre Lorde intitulé « The Transformation of Silence Into Langage and Action ». C’est un texte très important pour moi que je relis une fois par an. Il pose nous demande pour qui on garde le silence et nous rappelle que le silence ne nous protège pas. C’est une sorte d’attitude que j’ai assimilée. Il arrive d’ailleurs que des gens trouvent mon rap agressif, mais quand on regarde ce qu’il se passe dans le monde, il y a de quoi être agressif ! Je ne souhaite pas en teinter toute ma musique mais parfois des sentiments me percutent et je ne peux pas les réprimer.

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Mykki Blanco – Head is a Stone. Dirigé par Nick Hooker.

« Dans la mode les choses bougent plus vite
qu’ailleurs et elle génère beaucoup d’idées révolutionnaires. »

Vous parlez de sentiments percutants, comment les transposez-vous dans vos paroles ?

En écoutant mes morceaux vous pourrez entendre des histoires sur ma vie – sur la façon dont je la mène, les gens dont je m’entoure, les histoires intéressantes que je recherche – mais pas forcément des histoires vraies sur ma vie. Je ne suis pas le genre de rappeur qui tient un journal intime et encore moins celui qui va essayer de faire croire qu’il vit ce qu’il dit. Je considère qu’un certain niveau d’authenticité n’est pas requis à partir du moment où je me démène pour m’assurer que la globalité de mon projet soit authentique.

Par le biais du travestissement nous avons évoqué l’importance du vêtement dans votre démarche. Quel rapport entretenez-vous avec la mode ?

Je ne pense pas tellement à la mode bien qu’elle contribue à compléter visuellement mon projet, qui a d’ailleurs été compris bien plus rapidement dans ce milieu. Dans la mode les choses bougent plus vite qu’ailleurs et elle génère beaucoup d’idées révolutionnaires. Beaucoup pense que la mode est superficielle alors qu’elle est capitale. Il suffit de regarder le travail de visionnaires comme Jean-Paul Gaultier pour s’apercevoir qu’ils ont eu des propositions très transgressives pour leur époque.

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Mykki Blanco – Join My Militia (Nas Gave Me A Perm). Dirigé par Mitch Moore.

Pour conclure sur la transgression, j’ai lu que vous buvez des smoothies à l’ail au petit-déjeuner. C’est vrai ?

Oui je bois des smoothies à l’ail au petit-déjeuner. C’est très bon pour la santé ! Cela empêche de tomber malade. Vous prenez 3 ou 4 gousses d’ail, de la glace, du jus de citron et du jus d’orange ou d’ananas. C’est super facile à faire !

Propos recueillis le 3 février 2013 à Berlin dans le cadre du festival CTM.
En savoir plus : Le site de Mykki Blanco

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