[ GAITE LIVE ] Barbara Matijević, danser avec un ordinateur

facebooktwitter

Pour leur nouvelle création « Forecasting », Barbara Matijević et Giuseppe Chico ont procédé à un casting de vidéos Youtube. Diffusées sur scène, elles intègrent un troublant duo dansé, hybride révélateur du proche et du lointain caractéristiques d’Internet. Rencontre avec la moitié de ce couple danseuse-écran.

headstand-joker_0

Lorsque je la retrouve, Barbara Matijević s’excuse pour l’absence de Giuseppe Chico. Il n’a pas pu venir car ils s’envolent dans l’après-midi et que la version italienne de la pièce Forecasting qu’ils présenteront le lendemain à Prato n’est pas encore finie. Au cours de notre discussion, elle m’explique la difficulté de conclure un projet, surtout quand celui-ci est par essence infini et sujet aux variations. Elle me décrit la démarche sérendipiteuse qui amène à la découverte émerveillée de sa propre création à partir du contenu d’autrui. Elle me raconte sa passion pour les narrations et comment, en partant d’une histoire, on peut en raconter une ou mille autres, avec son corps, avec sa voix, avec le corps et la parole des autres, en étant médiateur et en utilisant les médias.

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=4EoJowwbhu8]

Partenaire particulier

Diplômée en littérature, Barbara Matijević est danseuse. Danseuse professionnelle comme aiment à le rappeler les communiqués de presse quand elle présente des performances qui sortent des cadres et en jouent, quand la chorégraphie qu’elle propose ne mise pas forcément sur la technicité de sa pratique mais invite le spectateur à mettre son esprit en mouvement. Elle a rencontré Giuseppe Chico sur une pièce de Joris Lacoste intitulée Purgatoire, mise en scène au Théâtre de la Colline en 2007. Lors de cette première collaboration, ils sont partis d’un texte comme quand on s’embarque dans une aventure ; sans savoir vraiment où la trame, le chemin les mènerait. Peut-être que cette expérience a teinté le mode de travail qui allait s’instaurer entre les deux artistes au cours des années qui ont suivi : une recherche de mises en narrations à partir de l’existant.

En effet, depuis 2008, le duo s’est lancé dans l’élaboration d’une trilogie intitulée Théorie d’une Performance à Venir ou le Seul Moyen d’Éviter le Massacre Serait-Il d’en Devenir les Auteurs ? Elle se conclue par la pièceForecasting présentée au public français à Vingt-Cinquième Heure pendant le Festival d’Avignon et au Festival d’Automne à Paris. Barbara y partage la scène avec un MacBook qui diffuse pendant une cinquantaine de minutes des extraits de vidéos d’amateurs postées sur Youtube.

Ces vidéos ont été choisies selon un premier et absolu critère de sélection, l’échelle 1:1, afin que Barbara puisse interagir physiquement avec l’ordinateur et à travers lui, grâce à l’illusion d’optique, ne faire qu’un avec ceux qui apparaissent à l’écran. Barbara danse avec l’ordinateur, il n’est ni une prothèse, ni un costume, ni un masque, mais bel et bien son partenaire.

« Je considère vraiment l’ordinateur comme un partenaire. Sa présence est concrète. Alors que j’étais seule sur scène dans les deux premiers volets, j’’éprouve cette fois la sensation d’être sur scène avec quelqu’un. Je suis avec l’ordinateur mais aussi avec tous ceux et celles qui apparaissent à l’écran. On a nos tops mutuels. Parfois je dialogue avec eux, je commence une phrase et eux la finisse avec leur texte. Parfois c’est l’image qui me précède et propose un geste, parfois c’est moi qui l’appelle. Parfois nous sommes synchronisés dans nos mouvements. Il y a là tout un jeu qui s’élabore et qui ressemble à celui que l’on a quand on partage la scène avec un partenaire. »

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=fHqahrzTxmg?list=PL626AC4D2F2CFC3A2]

Le récit de tous les récits

Par cette confusion des corps, Forcasting devient un point de contact entre les différentes temporalités et les localités. La performance se présente alors au spectateur comme le récit de tous les récits. Les deux artistes sont des conteurs d’histoires, intrigués par la façon que nous avons de produire, de recevoir et d’agencer les informations. Ils partagent une passion pour les narrations de tous types et de toutes formes et n’hésitent pas, si cela leur semble pertinent, à inviter sur scène comme dispositif — voire même comme interprète — les divers médias à leur disposition.

« Nous sommes fascinés par la façon dont les informations sont agencées. Souvent, nous commençons la journée en lisant les journaux internationaux et en comparant la manière dont la même information est transmise dans différents médias. À chaque fois, c’est une tout autre histoire qui est racontée. Nous sommes très intrigués par la façon dont on se figure le monde et, aujourd’hui, on se le représente beaucoup à travers le prisme des médias. Peut-être est-ce pour cela que nous convions le son, le dessin, les images, la vidéo dans nos performances. »

En effet, les trois pièces sont formellement très différentes : I am 1984 se prend au jeu de la conférence, Tracks dessine des paysages sonores et Forecasting déroule des vidéos amateurs à l’échelle 1 piochées sur Youtube. A posteriori, les divergences formelles se gomment pour mettre en évidence l’unité de sens qui se déploie dans les trois pièces, la cohérence d’un propos maintenu au fil d’expérimentations dans des champs différents. On retrouve dans chacune d’elles le souhait d’établir un autre rapport avec le public, d’entrer en contact avec lui autrement que par le corps ainsi que le désir de mettre en scène des narrations comme autant de propositions de parcours utilisant les nouvelles technologies comme moyen de nos transports.

« L’exploration de nouveaux médias s’est inscrite dans cette volonté d’exploiter différentes manières d’explorer des fictions et des narrations. Nous sommes très dépendant du réseau dans notre processus créatif car nous réalisons l’ensemble de nos recherches sur Internet. I am 1984 est par exemple un « piochement » dans la « factographie » liée à l’année 1984 dans tous les domaines, de l’art au sport en passant par la publicité et les sciences, obtenue en surfant sur le web. »

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=86AQ_ruJwL4]

La chorégraphie de la pensée

Le « piochement » comme moyen de création apparaît avec évidence dans Forecasting. En puissant des vidéos d’amateurs dans les sites d’hébergement tel que Youtube, la pièce met en scène le mode de navigation que nous utilisons au quotidien et fait apparaître une chorégraphie de la pensée contemporaine toute en arabesque et en hyperliens. Les performances de Barbara et Giuseppe sont un théâtre dansé ou une danse théatralisée qui repose sur la société médiatisée et propose une réflexion par la mise en abîme.

Leur théâtre est mobile, agile et pro-actif car il demande au spectateur une participation active ; celui-ci se retrouve à chaque fois confronté à des propositions de parcours, à des déplacements dans des géographies mentales et territoriales définies par le duo : les cartes heuristiques de I am 1984, les paysages sonores de Tracks et les navigations dans le web social-mais-tellement-intime de Forecasting. Pour nous conduire dans ces environnements, Barbara et Giuseppe se sont eux-même perdus. Ils on fait des tours et des détours pour finalement trouver quel était l’enjeu de leur quête et n’était autre que les requêtes. Leur création résulte d’une démarche empirique dans laquelle l’œuvre se découvre dans le processus même de sa recherche :

« Pour chaque pièce, nous nous somme plongés dans un univers de données sans savoir ce que nous allions y trouver. Nous n’avons jamais d’idée précise de ce que nous voulons dire, de comment le dire, de combien de personnes nous souhaitons sur scène, ni de la durée de la pièce. Tout est ouvert. Au bout d’un temps, nous découvrons un dispositif qui nous parait fertile et il nous entraîne sans que nous sachions au préalable où il va nous mener. C’est peut-être pour cela que l’on travaille longtemps sur nos pièces et que nous vivons la fin d’un projet de manière douloureuse. Nous ne sommes jamais prêts quand la date arrive, absolument jamais prêt. Nous n’avons jamais l’impression que c’est fini et l’on pense que ça peut toujours changer. »

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=bYIkDFdWhqQ]

Forecasting? Broadcasting!

Si le processus permet d’aboutir à l’œuvre, il n’implique par forcément sa finitude. On comprend de fait la difficulté « de finir » quand la matière première augmente sans discontinuer et en temps réel, quand le cadre imposé par l’écran de l’ordinateur apparaît plus comme une « fenêtre des possibles » qu’un espace limitatif. Pour Forecasting, pièce évolutive et infiniment variable par essence, le dispositif a pris le pas sur l’intention première. Suite aux deux premiers spectacles qui avaient le passé pour fil conducteur, Barbara et Giuseppe ont choisi de prendre le futur comme point de départ de leurs nouvelles recherches – d’où le titre de la pièce Forecasting qui signifie Prévisions en français. Mais c’est avec étonnement que l’on remarque que cette idée de futur ne transparaît pas ou très peu dans la pièce. Forecasting s’avère plutôt être un broadcasting, une pan-vision de l’actuel, un reflet du temps présent.

« Pour nos recherches préliminaires sur le futur, nous nous sommes dirigés vers les développements technologiques comme la robotique ou les projets d’intelligence artificielle et nos recherches nous conduisaient généralement sur Youtube. On y voyait des vidéos figurant des robots, des gros plans sur des mains articulées qui ressemblaient beaucoup à des mains humaines. Elles saisissaient des objets, préparaient des sushis, exécutaient des tâches diverses… Pendant qu’on visionnait ces vidéos, j’ai eu un geste à la fois surprenant et évident : j’ai mis ma main derrière l’ordinateur. Nous avons eu une révélation, c’était tellement simple, tellement bête et tellement chouette. Du jeu à l’état primaire ! On s’est demandé si, en partant de cela, on pouvait bâtir un spectacle dans son intégralité. Nous avons laissé tomber l’idée de futur et nous nous sommes mis à fouiller dans Youtube à la recherche de vidéos amateur. Après, on peut se dire que le futur est toujours tapi quelque part, en tant que construction faite de passé et de présent ou qu’on le retrouve grâce à la projection des images, dans leur apparition et leur disparition sur l’écran qui est une fenêtre des possibles au sens presque littéral car il montre ce qui est possible aujourd’hui et laisse présager ce qui pourrait l’être demain. »

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=_1nG4VIZnpU]

L’inventaire et le bestiaire

Forecasting montre en effet un panorama du web d’aujourd’hui. La pièce dresse un inventaire-bestaire de ce que l’Homme — équipé d’une caméra — peut avoir à dire et à montrer, catégorisant les types de vidéos (les « comment faire ? », les fétiches, les vidéos d’animaux, etc) sans pour autant juger leurs auteurs. Barbara et Giuseppe revendiquent d’ailleurs la posture de l’amateur, apprenant tout en faisant pour chacune de leur création. En articulant ces vidéos, Barbara et Guiseppe deviennent le porte-voix de la somme des paroles postées et leur dispositif dramatrugique interroge les façons et les fonctions du « dire » sur Internet.

Les vidéos s’enchaînent et se répondent, le rire advient parfois et toujours Barbara converse avec et à travers l’ordinateur, reprenant le mécanisme conversationnel qui opère sur les plateformes de partage. Ils s’avèrent en effet que de nombreuses vidéos sont des réponses à des commandes faites en commentaires de vidéos antérieures. Les autres sont le fait de ceux qui tiennent un journal, ceux qui archivent un projet, ceux qui documentent un quotidien, ceux qui évènementialisent un moment de vie. Tous proposent aux regards et se soumettent aux commentaires sans pour autant faire preuve de véritable exhibitionnisme.

Forecasting nous confronte donc aux nombreuses ambiguïtés de ces paroles enregistrées. La variété des vidéos donnent paradoxalement une impression d’uniformité : les fantasmes se déclinent mais se ressemblent et les pratiques les plus étonnantes se normalisent par leur nombre et par les esthétiques qui finalement s’imposent. Et plus qu’une volonté de communiquer avec autrui, toutes semblent témoigner d’un même désir de présence de la part de leur auteur. De mise en scène en mise en ligne, YouTube devient le plus grand théâtre du monde dont nous sommes, à tour de rôles, acteurs et spectateurs.

« La non-singularité de l’homme d’aujourd’hui, c’est une des choses prévalente du spectacle. Nous la montrons à travers les séries de vidéos qui rythment la performance. Pourtant, nous ne voulions pas avoir un rapport clivant avec les amateurs, alors nous avons essayé de poster des vidéos, mais nous n’y sommes pas arrivés. Nous ne savions pas quoi dire et à qui s’adresser. On s’est demandés alors si ceux que l’on considérait en plein égo-trip n’étaient pas des personnes fondamentalement généreuses même si toutes ces vidéos sont comme des performances qui mettent en avant la chose théâtre elle-même. »

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=TXkWt-tdSsk]

Apprendre à voir les choses et au-delà

Ainsi Forecasting interroge les intentions à l’œuvre dans les vidéos et nous invite — par le geste scénographique et la pensée en rebond — à concevoir ce qui se trouve derrière l’image.

« Dans la pièce, il ne s’agit pas tant de l’image mais du derrière de l’image. Aujourd’hui, l’information est de plus en plus complexe et nous ne sommes pas forcément en train de grandir de façon synchrone avec cette complexité. On dit que les images sont partout, qu’elles nous envahissent mais dans le même temps je n’ai pas l’impression que notre culture visuelle s’enrichisse. La plupart du temps, nous ne savons pas ce que l’on regarde et on n’y réfléchit même pas. Parfois nous ne sommes pas assez éduqués pour comprendre les images, parfois nous n’avons pas même conscience qu’il faut être éduquer pour voir. C’est comme si on partait du présupposé qu’il suffisait d’avoir des yeux pour savoir de quoi il s’agit, et que le simple fait de voir était suffisant. Les choses pourtant vont au-delà de ça. Nous utilisons toutes les sources à notre disposition pour mettre en évidence… que tout cela n’est vraiment pas évident. »

L’important serait alors ce qui se cache sous l’évident, et l’intriguant ce qui ne rentre pas dans les classifications. Au fil de leurs périgrinations sur le Web, Barabara et Giuseppe ont fait des découvertes incroyables qu’ils n’ont pu révèler aux spectacteurs, gardant dans leur sélection des pépites disponibles aux yeux de tous mais difficilement montrables.

« Nous avons dans notre bibliothèque des vidéos absolument sublimes et qui nous parlent beaucoup, mais nous ne pouvons les insérer dans le spectacle car nous n’en trouvons pas d’autres du même genre pour instaurer une nouvelle série. Leur adjonction semblerait gratuite et briserait la cadence et la dramaturgie de la pièce. Elles restent donc isolées, inclassables, comme s’il manquait des hashtags pour les définir. Elles sont toutes liées à une atmosphère, à un moment particulier. L’image ne se résume pas qu’à sa visualité : il y a la lumière, le son, la qualité, le cadre, le texte dit ou tu, parfois le simple bruit d’un soupir. Certaines vidéos ne sont que des instants très poétiques. Nous les conservons précieusement mais nous ne savons pas comment les exploiter. »

C’est peut-être finalement là que réside l’idée de futur dans Forecasting : des réalités qu’on ne sait pas encore nommer, des singularités qui ne trouvent pas leur place dans le domaine du visible, des instants de poésie totale qui viennent d’un autre temps, des déjà-là qui s’éludent au maintenant.

Liens vers Premier Stratagème, le site de Giuseppe Chico et Barbara Matijevic.
Article initialement publié sur le site de la Gaîté lyrique sous cette URL.

facebooktwitter