[ GAITE LIVE ] Batman, l’homme sous le masque

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Regarder l’évolution de personnages icônes de la culture populaire est aussi l’occasion de lire entre les lignes une histoire de l’air du temps. Rentrons dans la bulle de Batman, star des bandes dessinées, des séries télévisées et du cinéma, pour voir l’envergure de l’homme chauve-souris.

Le premier Batman : un pur produit de la dépression américaine 

By Bob Kane. La fameuse mention de DC Comics est venue plus tard mais c’est en 1939 que le dessinateur américain esquisse pour la première fois les traits de Batman. Super-héros sans super-pouvoir mais pourvu d’une volonté de fer et d’un compte en banque rempli de devises, Bruce Wayne prend la cape et le collant pour venger la mort de ses parents. Traumatisé par ce double-meurtre auquel il assiste, l’orphelin décide de s’engager du côté du Bien. En costard la journée, il est ce milliardaire philanthrope qui lutte contre la pauvreté et engage des actions sociales à travers des œuvres de charité. En costume le soir, il devient justicier masqué, luttant inlassablement pour nettoyer Gotham City de la criminalité.

Le Batman des années 30  « pur produit de l’air post-dépression americaine » selon un article du Guardian   a bien changé au fil des décennies, incarnant la figure de l’Homme, de ses combats et de ses craintes. À ses débuts, Batman chasse les nazis et les gangsters aux souliers bicolores trafiquant l’eau-de-vie. Les héros de bandes dessinées américaines se battent généralement contre les menaces externes ou internes du pays. De fait, quand l’Allemagne ne fait plus peur, l’ennemi change d’identité : il est russe ou extra-terrestre mais Batman conserve, lui, ses petites lubies. Héros citadin, c’est dans la ville et ses mutations, son grouillement et ses violences qu’il forge sa réputation. Il cogne tard le soir sur tout ce qui bouge hors du droit chemin et n’hésite pas – à ses débuts – à flinguer les crapules. Mais le héros masqué tombe rapidement le pistolet, se faisant un principe de laisser la vie sauve à ses ennemis, quoi qu’il lui en coûte.

Bam, Kapow, Krunch et des méchants en fuchsia

Batman perd en popularité dans les années 50 même s’il reste un des rares personnages à conserver encore une publication. Il reprend de l’activité grâce aux baby-boomers adolescents. Avides d’histoires hebdomadaires, ils redynamisent la production des comics. Puis Batman est promu, ayant droit à sa propre série télévisée entre 1966 et 1968. Le show rassemble deux fois par semaine une audience familiale nombreuse mais son esthétique hyper kitsch, ses couleurs bigarrées et son humour potache contraste avec l’actualité. La guerre du Viet-Nâm gronde et les dents grincent devant violence des images rapportées.

Quand il ne fait pas le mariole à la télé, l’homme chauve-souris combat en milieu urbain à l’instar d’un Superman sauveur de Amérique politisée et, par extension, du monde entier. Même si les deux héros collaborent régulièrement pendant cette époque, qui correspond à l’Âge d’Argent du Comics, ils ne jouent pas avec les mêmes armes. Point de super-pouvoirs venus d’ailleurs pour Batman. Il doit faire avec sa condition d’être humain et en maximiser les potentiels. Malin et bon détective, il a développé ses capacités physiques et appris les arts martiaux. On le dit aussi polyglotte et ventriloque. Son immense héritage l’aide aussi à se pourvoir de gadgets incroyables et il ne sort jamais sans un attirail high-tech dont toutes les pièces portent le préfixe -bat.

Un vrai héros entouré de vrais méchants

Batman est entouré d’une flopée de supers vilains comme Le Joker, Catwoman, Le Pingouin, Double Face, Le Chapelier fou ou encore L’Épouvantail qui ont été conçus dès le début de ses aventures. À l’origine, ils sont identifiables grâce à des couleurs qui leur sont associées, afin que le lecteur puisse les reconnaître aisément quels que soient la série ou le style du dessinateur, mais Batman et sa cour vont se nuancer peu à peu dans les couleurs et les caractères. Au fil des décennies, les personnages perdent en caricature ce qu’ils gagnent en intensité. Les méchants ont des traits et des motivations accentués  et parfois même « des motifs excusables ». Les rendre détestables n’est plus si évident.
Le justicier, quant à lui, explore sa noirceur et lutte conte ses propres démons. En effet, pour débarrasser Batman de l’image frivole  qui, depuis son apparition télévisée lui colle à la peau comme un leggings à paillettes  il a fallu revenir aux sources de son histoire. Au moment fondateur et à la douleur originelle qui ont scellés son destin. Cette entreprise est d’abord instiguée par Denis O’Neil entre les années 1970 et 1985 qui fait de Batman un personnage triste et solitaire. Elle sera consacrée par Franck Miller a qui revient la paternité de la figure du Batman moderne.

Le Batman Moderne 

Le scénariste Frank Miller n’en peut plus de ce type ridicule qui met son slip par dessus des collants pour sauver un monde complètement pourri et qui se bagarre ad vitam æternam contre les mêmes fous furieux. En même temps, Miller n’est pas vraiment un Bisounours. Connu pour sa passion pour les armes à feu, son obsession sécuritaire néo-conservatrice et ses propos tendancieux, il va une bonne fois pour toutes faire oublier le côté léger qu’a pu un jour avoir Batman. Sous sa plume, il devient le Dark Knight. Le trait de crayon tranche, les histoires piquent. Dans les 4 tomes de Batman : Dark Knight sorti en 1986, il fait revenir un Bruce Wayne de 55 ans à Gotham City alors que celui-ci avait avait dit stop à la cape près de 10 ans auparavant. Le Batman de Miller frappe fort, il en colle même quelques-unes à Superman et se prend des roustes en retour. Il tape et se blesse. Il ne se contente pas de dire OUTCH quand on lui égratigne le lycra. Aux oubliettes les BAM, les KAPOW et les KRUNCH. Désormais, il prend cher et se roule par terre.

C’est sur cette lancée que se calent les scénaristes et dessinateurs qui réinvestissent ensuite le personnage de Batman. Sa psychologie se complexifie, tout comme les scénarii de comics devenus divertissement pour adultes. Parfois, la lecture est rendue un peu difficile par la dispersion des éléments narratifs sur de nombreuses séries. C’est par exemple le cas de Batman : Knightfall datée de 1993-1994 dans laquelle le héros est affaibli au point d’être hospitalisé. Maintenant qu’il a un corps à vif, on teste aussi des affects. Dans Batman : A Death in the Family – série controversée de 1988-1989 réalisée par Jim Starlin et Jim Aparo – le héros parle à la première personne et apparaît, pour la première fois, moralement touché.

To Be Continued…

Batman continue de fasciner les spactateurs, d’inspirer les scénaristes comme par exemple Grant Morisson qui s’est emparé du personnage de 2005 à 2008 – en livrant au passage le superbe roman graphique Arkham Asylum – et de faire rêver des réalisateurs de cinéma comme Christopher Nolan dont le film The Dark Knight Rises est sorti en Juillet 2012.

 

Chaque génération produit le Batman qui lui correspond – bien que ses traits, bien sûr, s’inclinent en fonction de qui tient la plume ou la caméra. L’homme chauve-souris semble incarner l’image qu’une époque se fait de l’homme de qualité, voire même celle de l’Homme Absolu ou de l’Absolu Homme. Super-héros sans pour autant être alien ou mutant, Batman a de grandes responsabilités et sa volonté comme seul super pouvoir. Toujours en tension et en remise en question, il cherche sa propre place dans le monde, perdu entre ses identités mais conservant une foi inébranlable en la pertinence de sa mission.

 

To be continued…

 

 

Article paru en Décembre 2012 sur Gaîté Live

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