[ GAITE LIVE ] Les zombies, la peur au pluriel

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Regarder l’évolution de personnages icônes de la culture populaire est aussi l’occasion de lire entre les lignes une histoire de l’air du temps. Je profite d’Halloween et de la fête des morts pour évoquer les zombies, figures au pluriel omniprésentes dans la pop culture. Grogneurs anthropophages, ils n’articulent peut-être pas mais leur simple présence fait sens.

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Vu à la TV et partout ailleurs

Figure incontournable de la pop culture, le zombie passe plutôt bien sur les écrans en dépit de sa sale tronche. Ou plutôt grâce à sa sale tronche ! Cette créature qu’on souhaite ne jamais apercevoir In Real Life semble être faite pour être vue. Ses caractéristiques physiques le rendent immédiatement reconnaissable et intiment la peur ou le dégoût instantanément. La visualité du zombie, une de ses nombreuses qualités, l’a propulsé dans le top des personnages chouchous des industries culturelles même s’il est moche-moche.
Pas une année sans qu’il apparaissent au générique, en tant que star ou figurant, d’un nouveau film ou d’un nouveau jeu dont les budgets et les factures varient. En 2011, par exemple, était projeté dans les salles Zombie Diaries 2 : World of the Dead28 Mois Plus Tard de Danny Boyle, suite et fin d’une trilogie, et Resident Evil : Retribution, la cinquième adaptation cinématographique du fameux jeu vidéo en 2012. Le succès du mode Zombie dans les épisodes de Call of Duty le laisse à présager pour la sortie de leur nouvelle mouture Advance Warefare attendue le début Novembre 2014. Autres super-productions, les séries ne sont pas en reste et jouent aussi sur la peur qu’ils inspirent, crevant l’écran dans Walking Dead ou menace longtemps invisible dans Game Of Thrones.
Le mort-vivant, plus discret dans les autres pans de la création artistique – même s’il a fait une apparition remarquée et remarquable à Sundance via le dispositif Pandemic 1.0 conçu par Lance Weiler – est revendiqué comme source d’inspiration. De The Zombies à Zombie Zombie (un petit bonus maison ici),  des groupes de musique le citent pour se nommer ou titrer leurs morceaux. Il a aussi la côte dans les librairies : on trouve entre autres sur les étagères Zombies de Bret Easton Ellis, le Guide de survie en territoire zombie de Max Brooks et même des livres de cuisine apprenant à faire des Zombies Cupcakes.

L’homme sans rien d’humain 

Mais d’où vient cette créature fascinante ? Comment se fait-il qu’elle soit invoquée si régulièrement ? Qu’elle génère toujours autant d’intérêt alors que les histoires se suivent et se ressemblent ? Plutôt néfaste, complètement mystérieux et – on l’espère – imaginaire, le zombie a tout de la créature fantastique. Il peut même se targuer d’inspirer la crainte dans au moins deux référentiels culturels distincts.

Dans la culture vaudoue, le zombie est un individu décédé – ou intentionnellement plongé dans un état singeant tous les aspects de la mort clinique – puis réanimé par un sorcier qui prend alors l’absolu contrôle de ses faits et gestes. Marionnette asservie par la force de la magie noire, être prisonnier entre le pas-vraiment-ici et l’environ-de-mourir, le zombie haïtien vogue entre les mondes. Il suscite l’intérêt hors de son territoire géographique et toutes les disciplines confondues se prennent à l’enquête : les scientifiques un peu geek y trouvent leur bonheur, les journalistes déglin-gonzos y cherchent la promesse d’une défonce mémorable.

Les occidentaux ont eux aussi forgé leur propre mort-vivant, résultant du syncrétisme d’inspirations vaudoues et de rémanences du moyen-âge européen. Ce zombie, c’est un corps en putréfaction, des grognements dépourvus de sens, une absence de conscience faisant sauter tous les tabous, surtout celui de l’anthropophage. À bien y regarder, le zombie incarne ce que pourrait être un être humain dépourvu de tout ce qui, auparavant, faisait de lui un Homme.

Mi-Mort Mi-Vivant

L’occupation d’Haïti par les américains au début du XXème siècle a certes eu une influence sur la culture populaire américaine. Des films comme I Walked With A Zombie réalisé par Jacques Tourneur en 1943 l’atteste en faisant ouvertement référence au mort-vivant possédé. Pourtant, le lien avec ses origines occultes s’effiloche rapidement.
Lorsque le réalisateur George A. Romero tourne la cultissime Nuit des morts-vivants en 1968, il rompt irrémédiablement avec cette tradition, faisant peu de cas des origines de la créature qu’il met en scène. Avec les zombies, Romero donne un nouveau visage à l’horreur, contribue à l’élaboration d’une esthétique nouvelle du cinéma américain, incarne une Amérique vorace dévorant les siens et rongée par ses maux.

Les zombies sont des êtres de l’entre-deux. Mi-mort mi-vivant, ils n’existent qu’à l’absolu présent. Nombreux et sans histoires, on ne peut les dénombrer ni les déchiffrer. Éludant les lectures symboliques préconçues, ils reflètent la société qui les convoque. Réalisateurs et spectateurs trouvent dans ce creux, dans le rien de l’entre-deux, la place dont ils ont besoin pour exposer leurs contestations et projeter leurs angoisses.

Le miroir défiguré

Le zombie réunit les foules désireuses de se donner la chair de poule, pourtant sa fonction sociale dépasse celle du simple divertissement en réunion. Motif de discours et de réflexion sur la société que nous constituons ensemble et les humains que nous sommes, il est une figure sociale, et même politique pour Romero. En effet, le zombie n’avance jamais seul, il appartient à une horde.

Miroir défiguré et cruellement honnête, le zombie semble avoir trouvé sa place dans une société terrorisée et terrorisante. Il cristallise les visages et les visions que nous craignons de nous-mêmes et d’autrui. Il est l’Autre que nous ne souhaitons pas être, un homme dépourvu d’humanité nous condamnant généralement à fuir à toute vitesse ou à lui tirer une balle en pleine tête. De fait, les modes de contamination conduisant à la zombification, comme la transmission ou la transformation, semblent éloquents quant aux peurs contemporaines.

Nous continuerons – avec certitude et plaisir – d’être happés par des histoires de zombies, de nous laisser faussement duper par l’idée d’un récit neuf, d’un frisson inédit. Nous continuerons peut-être tant qu’il nous servira à cerner – voire à expurger, si l’on croit que la catharis est encore possible – ce qui est effrayant, présent mais ensommeillé, espérant encore et toujours qu’aucune main ne jaillisse brutalement du sol pour venir nous dévorer.

Stéphanie Vidal
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Article remis à jour après sa première parution pour Gaîté Live en novembre 2012 sous cette URL.
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