[ GAITE LIVE ] Hassan Khan, créateur de langages et sculpteur de chaos

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Plus célèbre dans la sphère de l’art contemporain que dans le champ des musiques actuelles, Hassan Khan étonne et détonne avec des concerts-performances mêlant nappes bruitistes et sonorités locales. Il nous parle de sa pratique plastique et musicale tout en nous faisant découvrir le chaâbi égyptien, une musique de la rue, « sauvage, dure, impolie et presque vulgaire ».

Stéphanie Vidal: Pendant la FIAC 2012, le public parisien a pu vous retrouver ou vous découvrir. Certaines de vos œuvres comme The Knot étaient présentées sur le stand de votre galeriste Chantal Crousel et vous avez donné une performance – en précisant bien au public qu’il s’agissait d’un concert de musique intitulée Superstructure, à l’Auditorium du Louvre. Tout au long de votre parcours, vous avez employé un grand nombre de médias en fonction de vos besoins expressifs. Artiste contemporain touche-à-tout, musicien-électronique-performer : comment définiriez-vous votre posture et votre pratique ?

Hassan Khan: Je ne plaisante pas quand je dis que c’est là la question la plus complexe. Mon travail a toujours été mû par la recherche de quelque chose qui n’est pas définissable. Je ne suis pas à la poursuite d’un fantasme mais je me suis lancé dans la quête d’un véritable engagement avec ce qui nous entoure, ce qui est en nous et ce qui – en même temps – ne peut être tout à fait appréhendé ou circonscrit. De fait, il m’est difficile de répondre quand vient le moment de me présenter…

Par contre, je peux sans peine parler des différents médiums que j’emploie. J’en ai pratiqué beaucoup depuis que j’ai commencé à travailler… Même si je n’ai jamais « commencé à travailler », je me suis découvert en travaillant… Je ne crois pas que le média que l’on emploie soit prédominant. Le média n’est pas l’œuvre, il est le moyen grâce auquel elle est révélée à l’artiste et grâce auquel elle se révèle à elle-même.

Je ferais quand même une petite distinction en ce qui concerne la musique. Ce n’est pas tout à fait pareil. Peut-être à cause de sa nature, ou peut-être même de la mienne. J’entretiens avec la musique une relation privilégiée car c’est le média avec lequel j’ai commencé à m’exprimer dans les années 1990. Ensuite, je distingue la musique que je crée pour mes œuvres et celle que je joue dans des concerts comme Superstructure. Je les conçois et les comprend de manière très différente bien qu’elle soient toutes deux un traitement du son.

Pour un concert – une collaboration live avec un autre musicien comme récemment auprès de Tarek Atoui à la Serpentine Gallery ou même un de mes albums – je vais me laisser complètement porter par la musique et par mon instinct. Les actes sont spontanés et la relation est quasi immédiate : les choses se révèlent d’elles-mêmes dans la lutte. Par contre, quand il s’agit de concevoir de la musique qui soit constitutive d’une œuvre – ou bien qui réponde à une commande comme l’élaboration de mise en son pour le théâtre ou d’une bande originale pour le cinéma – je vais la penser dans ce contexte précis. Certaines pièces nécessiteront une musique puissante, brutale et magnifique comme Jewel par exemple. D’autres auront besoin d’être accompagnées d’une musique très banale. Dans ces conditions, je n’ai aucun problème quant à créer une musique « banale » puisqu’elle participe à un ensemble plus vaste ; mais, dans mes concerts, je ne veux en aucun cas faire du banal. Je veux me donner à 100 %.

Hassan Khan - Portrait

Hassan Khan – Portrait à l’autoportrait (The Alphabet Book, 2006) – Par @minniefractale le 10/19/2012 à la Galerie Chantal Crousel

« Je crois que les œuvres recèlent leur propre langage
mais que nous n’en avons pas les références, 
ni l’artiste qui la produit,
ni le spectateur qui s’y confronte ;
car ces références ne sont pas définies. »

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Hassan Khan, Jewel 2010. 35mm film transferred to Blu-ray, color, sound, paint, speakers, light fixture; 6:30 minutes (loop). Courtesy the artist and Galerie Chantal Crousel, Paris.

Avec l’exposition monographique et quasi rétrospective de votre travail à SALT Istanbul, il est possible de se faire une idée de la diversité des formes que prennent vos œuvres, mais aussi de ce qui les rapproche. Au-delà d’être la simple représentation de quelque chose, n’expriment-elles pas plutôt le désir d’une traduction, d’une exposition, ou d’une révélation de narrations cachées ?

Je ne sais pas si j’utiliserais le mot « traduction ». Peut-être l’ai-je fait à un moment mais je ne l’emploierais plus actuellement. La question du langage est en effet fondamentale dans ma pratique mais pas le langage en tant que faculté de communiquer, le langage comme expression de l’œuvre elle-même. Je crois que les œuvres recèlent leur propre langage mais que nous n’en avons pas les références, ni l’artiste qui la produit, ni le spectateur qui s’y confronte car ces références ne sont pas définies. C’est pour moi à cet endroit que se situe la différence entre le langage de l’art et celui que nous employons pour communiquer tous les jours.

Vous avez participé à la Triennale Intense Proximité au Palais de Tokyo, qui questionnait entre autres les types de relations que l’on engage et entretient avec autrui. Avec Jewel, une pièce qui donne autant envie de danser que de rentrer en méditation, quel(s) types de relation(s) avez vous souhaité mettre en place ou en évidence ?

Je crois que l’idée de relation à l’autre est au cœur même de cette œuvre car elle en développe plusieurs types : ll y a celle qui s’engage à l’intérieur du dispositif et celle qui opère avec le spectateur. Dans Jewel, on voit deux hommes danser. Ce sont des acteurs amateurs avec qui j’ai travaillé séparément afin d’élaborer un langage du mouvement propre à chacun. Ce langage est basé sur des gestes simples et, encore une fois, il n’est pas d’origine fanstamagorique. Je m’appuie sur ce que les danseurs apportent dans leur sillon ; leurs propres rêves, leur propre histoire, leur propre être-au-monde.

Ensuite, une relation s’instaure entre eux et moi, puis entre eux deux lorsqu’ils se mettent à danser. De cette relation naît un langage qu’ils utilisent pour converser et ce langage est une émanation du monde. Il n’est pas tout à fait précis, tout à fait défini, il est ouvert et en train de se faire et il fait naître la danse. Par leur présence, les acteurs convoquent leur propre histoire et – voilà le grand postulat [rires] – celle de l’humanité tout entière. Je crois qu’elle est latente en chacun de nous et c’est cela que j’essaie d’atteindre.

Dans cette œuvre, nous collons au plus près de l’histoire. La façon dont les personnages sont habillés – ou même leurs gestes – est basée sur des références locales et prend sens dans ce contexte. Quelle que soit la position qu’on ait sur l’historique en lui-même, la façon d’appréhender l’œuvre, sa destination et l’intensité qui est donnée au matériel utilisé s’articulent au-delà du point de départ. C’est, en un sens, comme cela que j’ai envie de traiter de l’histoire : atteindre le moment où elle nous possède et devient possédée. De façon amusante, Muslimgauze R.I.P – un film montrant un petit garçon évoluant dans une maison à Manchester en 1982 – est très proche de Jewel sous cet aspect.

Que ce soit bien clair, ces références sont locales et non pas traditionnelles. Dans Jewel, les danseurs ne sont pas habillés de façon traditionnelle : l’un ressemble à un chauffeur de taxi sorti des années 80 tandis que l’autre aurait quitté la campagne pour venir travailler à la ville. Ils portent des vêtements urbains qui les situent clairement dans la société et cela contribue au sens de l’œuvre. C’est pour cela que je parle d’histoire : tout un chacun porte et transporte avec lui des traces de l’histoire contemporaine et ce à travers son look, sa position dans la société et les relations et conversations qu’il entretient avec autrui dans cette société donnée. D’ailleurs, en terme de musique, le chaâbi n’est pas non plus une musique traditionnelle. C’est aussi une musique locale et urbaine.

« Le chaâbi est une musique de la rue
et, en cela, il partage certaines qualités avec les autres musiques de rue
du monde entier :
il est sauvage, dur, impoli et presque vulgaire. »

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Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la musique chaâbi ?

Le chaâbi est un genre de musique populaire urbaine. Sous la même appelation, on retrouve des variations musicales et des versions locales. Par exemple, on n’entendra pas exactement la même chose en Algérie et en Egypte. Le chaâbi est apparu et a défini sa propre forme dans les années 70. Même si le chaâbi est un genre de musique populaire – d’ailleurs « chaâbi » signifie « du peuple » – il ne relève pas de la musique pop car la musique pop est très standardisée et que leurs industries sont différentes.

Dans la culture contemporaine égyptienne, la musique a été en crise pendant de nombreuses années. Il y avait d’un côté cette pop très commerciale et de l’autre une musique traditionnelle, quelque chose de très maniéré, un fanstasme sur la musique traditionnelle. Mais cela est mort comme le serait un musée abandonné ou un regroupement d’interprétations fossilisées qui ont été faites et refaites et refaites. C’est aussi une forme de musique corrompue politiquement car elle est supposée être essentielle, elle est supposée communiquer l’idée essentielle de la culture. Et cette idée correspond bien sûr à une vision politique spécifique intéressée par l’ordre social. C’est corrompu. Je considère que c’est du fascisme. Vraiment. Le chaâbi quant à lui est une musique de la rue et en cela il partage certaines qualités avec les autres musiques de rue du monde entier : il est sauvage, dur, impoli et presque vulgaire.

Ahmed Addawiyya est le parrain du genre depuis les années 70. C’était une très grande star même s’il ne passait pas à la radio car on le trouvait un peu vulgaire. Il jouait dans des films et les gens achetaient ses cassettes. Il y a eu ensuite Abd El-Basset Hamouda qui a commencé dans les années 80 avant de jouir d’une grande notoriété dans les années 90. Puis dans les années 2000, le genre a connu de grands bouleversements, surtout à partir de 2005. Le rôle du chanteur est devenu moins important et la musique s’est faite plus minimale. Cela m’a beaucoup intéressé, parce que dans la culture contemporaine mainstream égyptienne c’était l’une des rares manifestations de progrès formel, comme un contrepoids à la banalité de la pop commerciale et l’essentialisme réactionnaire du classique.

Aujourd’hui, c’est une version électronique de chaâbi qui est très à la mode. Presque autant que la musique pop ! Elle est représentée par des artistes comme DJ Weza et Oka and Ortega qui lui donne des accents hip-hop. Ils jouent parfois ensemble, comme le feraient des MC sous le nom de 8% ou Tamanya Fil Meya. Même si c’est énorme, je trouve que ces productions sont un peu moins intéressantes que celles qui se faisaient juste avant, avec des artistes comme Shaaban El Baghbaghan, Shabban le Perroquet en français. Je voulais jouer ce genre de musique mais, bien sûr, j’ai finis par le faire à ma façon. Je ne me suis pas lancé là-dedans pour produire une fusion. C’est très loin de ça. J’ai commencé en suivant les codes du genre puis je m’en suis éloigné parce que mon expérience personnelle est très différente de celle de la plupart des musiciens qui jouent dans ce style. J’y suis venu avec ma propre expérience et je l’interprète avec mon propre langage. Et le chaâbi n’est clairement pas le seul type de musique que je pratique. En fait, d’une certaine façon, ma musique a toujours été changeante. Mais elle change sur la base de mon implication et de mon intérêt pour une musique que j’aime et que je trouve puissante.

« Toute chose produit du bruit,
produit du chaos.
Je donne une forme à ce chaos et cette forme :
c’est la musique. »

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Hassan Khan Konseri / Concert from SALT Online on Vimeo.

Quel est le dispositif que vous employez quand vous donnez un concert de musique électronique ?

Pour des pièces comme Superstructure, j’utilise comme matière première des enregistrements que je réalise en studio avec des musiciens et des chanteurs. Je ne travaille qu’avec la musique que j’enregistre moi-même, je n’utilise presque jamais de samples !

Je sélectionne et rassemble ensuite ces enregistrements en sets de 8 pistes prêts à être joués en live. Chaque concert est une nouvelle expérience sonore car les sets changent. Le son de chaque canal est ensuite envoyé vers une table de mixage avec laquelle je contrôle le mix et traite le son de chaque piste à travers des effets auxiliaires, des égaliseurs, etc. Je peux aussi isoler une piste et l’envoyer sur mon Mackie 1202, mon instrument principal depuis dix ans. Le Mackie est une table de mixage à boucles de rétroaction dont toutes les sorties retournent dans la table mais par d’autres chemins. Par exemple, une entrée peut passer à travers un effet delay puis unereverb et ensuite se séparer : un signal retourne dans la table de mixage pendant qu’un autre est envoyé à travers un effet de tremolo et de phaser avant d’être renvoyé à son tour dans le Mackie. La musique reçue par le public est la somme de cet assemblage entre ma table de mixage àfeedback, le mixage instrumental et son traitement qui se fait en direct. Ainsi, je crée du bruit et je le contrôle en lui imposant des directions.

Ce n’est qu’à partir de 2007 que j’ai commencé à introduire des parties instrumentales comme du piano, du violoncelle, de la basse ou des percussions dans mes interprétations live – à l’exception de Tabla Dubb que j’ai joué de 2001 à 2007 et qui est construit sur des samples de percussions distordues et traitées. Ces parties sont désormais dominantes dans mes lives. Avant et pendant des années, j’ai donné des concerts sans aucune partie instrumentale. Il n’y avait que du bruit. J’emploie le mot « bruit » mais en fait ce n’en est pas. Il s’agit plutôt de musique produite grâce un traitement particulier. Tout produit du bruit, produit du chaos. Je donne une forme à ce cahos et cette forme : c’est la musique.

Hassan Khan - Super Structure

 Hassan Khan – Superstructure – le 10/20/2012 à Auditorium Du Louvre par Minniefractale

Interview initialement publiée en 2012 pour Gaîté Live sous cette URL 

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