[ GAITE LIVE ] Nelly Ben Hayoun et les bruits de Lune

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Nelly Ben Hayoun nous relate, en s’appuyant sur quelques vidéos, la genèse de son travail à la NASA Ames Research Center. Elle spécule sur le son du premier pas de l’Homme sur la Lune, constitue un orchestre avec des scientifiques, sait entendre le silence des tours de contrôle et nous fait voir et entendre tout cela.

 Moon Dust Remix

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J’ai commencé à travailler sur le projet Moon Dust Remixpour lequel je suis en résidence actuellement à la Gaîté Lyrique – quand j’étais à la NASA Ames Research Centre, un centre de recherche de la NASA assez « avant-gardiste », dirigé par l’étonnant Simon P. (Pete) Worden que l’on peut croiser dans les couloirs habillé en viking. C’est par exemple lui qui a lancé la mission LCROSS qui a impacté la Lune pour voir si on pouvait y trouver de l’eau. Et, en effet, ils ont récemment trouvé ce qui peut s’apparenter à de l’eau gelée. La Lune n’est donc plus le satellite mort que l’on croyait et cette découverte réécrit les livres d’Histoire. Une deuxième mission, LADEE, a alors été déployée pour enquêter avec plus de détails sur la surface lunaire et étudier sa poussière. J’ai poursuivi mes propres investigations « sur le sol lunaire » en interviewant nombre de spécialistes comme Greg Schmidt, le Deputy Director du Lunar Science Institute de la NASA Ames Research Center et je leur ai demandé de spéculer sur le son qu’aurait eu le premier pas de l’Homme sur la Lune. Ensuite, j’ai poursuivi cette recherche de manière plus performative en demandant aux scientifiques collaborateurs du projet de « fabriquer » ce son hypothétique avec les objets de leur bureau – qui, soit dit en passant, sont de véritables espaces de mise en scène. J’ai récupéré tous ces « témoignages spéculatifs » que j’ai appelés Moon Chorus afin d’en faire la bande sonore du projet que je présenterai ici le 3 novembre.

Les premiers pas de l’Homme sur la Lune

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La Lune reste aujourd’hui très mystérieuse avec sa face cachée sur laquelle aucun homme ni aucune sonde n’est allée, et les images que nous en avons sont encore sujettes à controverse. Beaucoup de gens réfutent encore la possibilité que l’Homme soit allé sur la Lune ! En ce qui me concerne, je le considère comme un fait scientifique avéré et j’ai souhaité apporter ma contribution en le documentant par l’intermédiaire du bruitage. Comme il n’y a théoriquement pas de sons sur la Lune, j’ai décidé – en m’appuyant sur les nombreux témoignages que j’avais enregistré – de recréer une bande sonore pour la vidéo de la descente historique de Neil Armstrong. Pour donner un son aux premier pas de l’Homme sur la Lune, j’ai demandé de l’aide à Sue Harding. Cette foley artist (bruitiste) anglaise va employer des objets du quotidien pour reproduire ces sons au plus près de ce qu’ils ont pu être.

2001, L’Odysée de l’Espace

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Kubrick est, bien sûr, une référence. 2001, L’Odyssée de L’Espace est sorti en salle avant le premier pas de l’Homme sur la Lune. Kubrick a collaboré avec des chercheurs de la NASA pour en développer les décors. Je considère que les designers (ou les artistes, appelez-les comme vous voulez) doivent travailler en étroite collaboration avec les spécialistes pour concevoir des expériences tangibles pour le public. En plus, l’esthétique est sublime. Les plans, les couleurs, tout est incroyablement contrôlé et maîtrisé et cela me renvoie à quelque chose qui me plaît particulièrement : le design et l’architecture des tours de contrôle.

La terreur en sourdine

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Dans les tours de contrôle, les scientifiques sont soumis à des pressions extrêmes qui ne sont pas perceptibles dans les enregistrements sonores. Si l’on écoute les transcripts de la mission Appollo XI, on a l’impression que tout va bien alors qu’ils ont été confronté à trois problèmes majeurs : un problème de communication avec des pertes de données avec la fusée, un problème d’alarme 1202 avec l’ordinateur central et un très très gros problème à l’alunissage. Comme l’ordinateur ne répondait plus, Neil Amstrong a piloté la fusée à la main. Il a réussi a éviter qu’ils ne s’écrasent dans un cratère et il ne restait plus que 30 secondes de fuel dans les réservoirs quand ils se sont posés ! Après cet alunissage difficile, Amstrong a dit au Cap Com – celui qui reste en contact avec les astronautes pendant la mission et qui est généralement lui-même un ancien astronaute : « Houston Tranquility base here. The Eagle has landed. »

Dans les tours de contrôle

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Dans les tours de contrôle, chacun a un rôle bien défini. C’est une communauté avec ses codes, ses rituels et même ses superstitions. On peut d’ailleurs voir dans cette vidéo, à vingt-neuf minutes du début, comment les cacahuètes passent de main en main. J’ai entamé une thèse sur le design des tours de contrôle. Je m’intéresse aux dynamiques de paroles et de mouvements, à la façon dont les différents opérateurs se mettent en scène et à la manière dont la NASA contrôle son image : il y a bien évidement plusieurs tours de contrôle et ce que nous voyons à l’écran n’est qu’une petite partie du dispositif.

Rassembler les musiciens

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Les tours de contrôle sont comme un grand orchestre où chacun à sa partition à jouer et où la panique ne fait pas de bruit. Quand j’étais à la NASA, je me suis lancée dans un projet d’orchestre intitulé International Space Orchestra. Je me suis mis en quête des scientifiques qui savaient jouer d’un instrument et je suis arrivée à motiver des gens d’horizons différents comme Evan Price – two-time grammy awardedMaywa Denki, Harold Payne, Richard Russel, Penguin Cafe avec Arthur Jeffes, Bobby Womack et Damon Albarn. J’avais contacté Bobby et Damon suite à leur album The Bravest Man of the Universe qui s’articule autour du thème de l’espace. Puis Bruce Sterling nous a rejoint pour composer les paroles de la Kepler Aria, un texte drôle et piquant, sur la mission Kepler qui est en charge de trouver des planètes habitables !

International Space Orchestra

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Après trois mois de répétition, le 6 septembre 2012, une cinquantaine de scientifiques (dont l’astronaute Yvonne Cagle aux percussions et un représentant de chaque département de la NASA Ames Research Center, allant de la biologie synthétique aux scientifiques du SETI Institute qui recherchent des signaux d’intelligence extra-terrestre venant de l’espace) ont donné une représentation devant le plus grand windtunnel du monde. Ils ont joué cinq morceaux entrecoupés du transcript de la mission Apollo 11. Finalement, un enregistrement du concert a été réalisé par Leslie Ann Jones, la responsable du son sur les films Star Wars, au Studio Skywalker de George Lucas aux abords de San Francisco Il n’y a pas de CD à vendre mais une vidéo de la performance et un making-of seront normalement diffusés en salles fin 2012. En effet, l’International Space Orchestra est un projet qui s’appréhende dans le cadre d’expositions ou de projections. Il est actuellement visible en Californie à la ZERO 1 Biennale jusqu’en décembre 2012 puis se déplacera dès février 2013 en Belgique à la Z33 House for contemporary Art de Hasselt.

Crédits : International Space Orchestra, September 6, 2012, at NASA Ames Research Center,
A project created and directed by Nelly Ben Hayoun, photo: Neil Berrett, Nelly Ben Hayoun ©
Interview Stéphanie Vidal – Gaîté Live Octobre 2012

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