[ SNATCH ] Le tas et la valise : La sape aux frontières

facebooktwitter

Chaque jour, des milliers de migrants parcourent le monde et piétinent les sols de leur passé, fuyant des lieux de persécution ou partant simplement à la recherche d’une vie meilleure. Malgré des situations extrêmes qui les obligent souvent à tout abandonner, nombre d’entre eux mettent un point d’honneur à conserver une certaine dignité. Celle-ci passe aussi par leur tenue vestimentaire. De la Tunisie à Ceuta, ils se rattachent à quelques fils de couture.

Capture d’écran 2014-12-28 à 03.57.52
Février 2012. Le temps est aussi indécis qu’une nana ne sachant quoi se mettre pour aller en soirée et voilà que le mois s’accessoirise d’un jour en plus. Les longues jambes des mannequins font des allers-retours sur les podiums de la Fashion Week parisienne pendant que les nouvelles collections remplissent les vitrines du pays et que les magazines sélectionnent les outfits griffées de la saison. Ainsi va le monde, ainsi va la mode.

Chacun cherche son swag vestimentaire pour s’individualiser tout en se revendiquant d’un groupe. Parfois considérée superficielle, la mode n’est jamais superflue : elle donne une image de l’air du temps et de l’être-soi. La sape, c’est du sérieux. Surtout quand le temps est à l’attente, que les allers et retours sont incertains et que la banalité est un luxe. Sous les feux des projecteurs (de police) et des caméras (de l’actualité internationale) les migrants, partis de quelque part pour se retrouver ailleurs, s’habillent pour préserver ce qui fait d’eux des hommes. Être bien mis, c’est rester droit.

Il y a deux types de camps où l’on demeure dans la promesse d’un départ. Certains, pérennes, comme le CETI de Ceuta – cette enclave Espagnol au Maroc hors espace Schengen – récupèrent ceux qui tentent de rejoindre l’Europe. D’autres, naissent de l’urgence, pour accueillir ceux qui fuient les violences, comme ce fut le cas en Février 2011, à Choucha en Tunisie. Derrière les barbelés, l’espoir est sous caution. L’attention portée au look préserve les apparences et apaise les esprits des échappés beaux.

Je peux être regardé, d’ailleurs tu me photographies.

Toufik Oulmi, jeune photo-journaliste, a pris une dizaine de jours pour voir de ses propres yeux les événements du Printemps Arabe qui venaient alors de gagner la Libye. Djerba est son escale vers l’inconnu. À peine sorti de l’aéroport, la chance le dépose devant un bus acheminant les transitaires du camp de Choucha au Terminal qui dessert leur pays d’origine.

Tenu par les militaires à la frontière libyo-tunisienne, le camp rassemblait près de 20 000 travailleurs étrangers, majoritairement des hommes seuls, se dérobant aux combats qui agitaient la Libye. À Choucha quand certains arrivent, d’autres s’envolent. Tous ne font que passer, mais ils restent tout de même un peu, le temps que leur gouvernement ne leur dégotte un siège dans un avion direction la maison.

En fonction de la situation économique et politique des pays, les rapatriements furent plus ou mois rapides. Tandis que la Chine et le Vietnam se débrouillaient pour ramener au bercail des usines entières en quelques jours, les 13 000  Bangladais et les quelques Westafs, Ghanéens et Nigérians pouvaient y moisir plusieurs semaines.

Toufik Oulmi suit le mouvement. Il focalise son attention sur ceux qui rendent possible ces déplacements : les chauffeurs de bus avec lesquels il parcourt, à vide et à plein, encore et encore, les quatre cent kilomètres qui séparent le camp de l’aéroport. Au camp justement, il croise des hommes dont l’apparence soignée et travaillée détonne dans cet environnement difficile. Son appareil se découvre alors un nouvel objectif.

« Je déambulais dans le camp quand j’ai repéré un homme en costume. Il portait une cravate et des souliers de ville. Bien sûr tout était froissé, sale et déchiré, mais j’ai été extrêmement étonné de cet accoutrement dans un tel endroit. Un peu plus tard, j’ai aperçu un autre type avec des boucles d’oreilles et une casquette de base-ball américaine vissée sur le crâne. Je me suis dit que je n’allais pas rater le troisième mec looké que je verrai et la série s’est imposée d’elle même. »

Capture d’écran 2014-12-28 à 04.06.03Si l’attente est toujours excédentaire, il y a des camps où l’on manque de tout. Heureusement pour les transitaires de Choucha, des repas étaient distribués plusieurs fois par jour et des tas de vêtements, généreusement donnés par la population tunisienne, apparaissaient sporadiquement. C’est dans la longue file d’attente qui menait jusqu’aux cuisines que le photographe repérait ses futurs modèles puis se bagarrait un peu pour qu’ils puissent retrouver leur place dans le rang.

Leur look était un « mix-match » des sapes qu’ils portaient à leur arrivée et de fringues piochées dans les tas. On y trouvait de tout, même des vêtements de femmes que les transitaires ne rechignaient pas à porter, les trouvant même souvent plus fashion ou plus flashy que les autres. Chacun y assemblait les items selon le style vestimentaire en vigueur dans son pays. Tous ceux qui ont posé pour Toufik s’accordaient pour dire que rester élégant était important, si ce n’est absolument nécessaire, dans ce genre de conditions.

« Lorsqu’ils couvrent le printemps arabe ou des évènements du même acabit, les médias tendent à montrer la masse. Moi, je voulais aller voir des individus, revenir avec leur image et leur témoignage. Ceux que j’ai rencontrés m’ont dit que rester attentif à leur apparence leur faisait du bien au moral, les obligeait à ne pas se laisser aller. Cela leur donnait l’impression d’exister et de pouvoir être regardé. D’ailleurs l’un d’eux m’a rétorqué :  » La preuve tu me photographies !  » Face à mon appareil, ils ont spontanément pris la pose. On néglige trop souvent l’importance du vêtement, même dans les camps. Se saper, c’est rester propre, c’est rester digne, c’est rester homme. Et ces hommes là sont des combattants. S’habiller pour eux, c’est continuer la lutte. »

Toufik est revenu à Paris avec plusieurs séries et un prix. Lauréat du concours « SFR Jeunes Talents et Polka », il a exposé Fashion Victim entre septembre et novembre 2011 dans la fameuse galerie du magazine photo, dans le 3ème arrondissement de Paris. Pourtant une photographie en particulier brille par son absence. Pour Toufik cet instantané jamais shooté, évoque à lui seul la raison d’être de cette série.

« J’avais repéré un type en cravate avec un superbe pull rouge, il avait la tête baissée. Je lui ai demandé son accord pour le photographier mais il a décliné en me confiant qu’il n’avait pas trop le moral. On l’avait lynché sur des kilomètres du côté libyen, il avait perdu son frère à la frontière et ne savait pas trop ce qu’il allait devenir de retour au pays, n’ayant plus aucune famille là-bas. »

Pour beaucoup de travailleurs apatrides, se retrouver à Choucha c’est être bloqué dans le présent et perdre son futur. La Libye était le seul pays dans lequel ils pouvaient bosser légalement. Ils se retrouvent sans boulot, dans l’incapacité de nourrir leur famille ou dans la précarité de la solitude. Une fois rentrés, ils savent qu’ils devront repartir de zéro. Quelques uns se lanceront peut-être dans « l’Aventure ».

La précieuse valise

L’Aventure, c’est le nom par lequel migrants africains francophones désignent le dangereux périple entrepris pour de rejoindre le Nord. Simon est l’un d’entre eux. C’est en caleçon qu’il s’est présenté à cette Europe synonyme d’avenir meilleur.

« J’ai débarqué à Ceuta, nu comme un ver, tel que je suis venu au monde. Quand on arrive par la mer, on se débarrasse de tous nos vêtements pour qu’ils ne percent pas le bateau gonflable qui nous porte vers le rivage. Une fois sur la plage, les policiers nous conduisent au centre de séjour temporaire pour immigrants, le CETI, où l’on nous donne à tous le même attirail : un tee-shirt, un survêtement, des tongs, une paire de baskets et une brosse à dent. Ils doivent servir pour toute la durée de notre séjour, que l’on reste un mois ou un an. On doit donc se débrouiller pour se procurer d’autres vêtements. Quelques jours après mon arrivée, je me suis mis à faire des petits boulots afin de m’acheter une valise et d’autres habits. »

La valise est le premier achat pour ceux qui tentent leur chance vers l’ailleurs, un achat aussi utile que symbolique, quelque soit le reste du parcours. Cette valise concrétise un point d’ancrage, un lieu où la poser et invite à un voyage plus confortable. Elle suggère d’être remplie, petit à petit, de jolis vêtements, biens matériels qui incarnent une représentation de la réussite, où qu’on les porte. Si l’on est renvoyé au pays, elle prouve alors le courage de son propriétaire et témoigne de son expédition en Europe. Si l’on passe la frontière alors on est prêt et apprêté pour attaquer une nouvelle vie.

Au bout de plusieurs mois, Simon y a soigneusement plié quelques textiles, composant une garde-robe remplie de tenues « comme aiment s’habiller les jeunes ». Une partie de ces sapes là est réservée pour les grandes et les trop rares occasions, comme les jours où il s’endimanche pour aller à l’église ou en boite. Alors il sort le grand jeu et enfile un tee-shirt avec des illustrations colorées, un jeans qui laisse apparaître l’élastique Giorgio Armani de son boxer et une paire de baskets impeccablement propres.

« Je ne m’habille pas comme ça tous les jours mais dans de telles conditions, c’est fondamental de garder des semblants de vie normale. Il faut se faire beau, faire du sport, se maintenir. J’ai vu des types se laisser complètement aller et tomber dans la dépression. »

Capture d’écran 2014-12-28 à 04.08.50
Si Simon dit qu’il ne s’apprête pas tous les jours, Clara Guillaud peut témoigner que les migrants qu’elle a rencontré à Ceuta ne négligent clairement pas leur apparence.

« J’ai été surprise de les voir aussi bien habillés. Même au Tranquilo – une sorte de squat un peu crado qu’il se sont construit dans la forêt autour du CETI – les types sont soucieux de leur style. Ils portent souvent du blanc. Or celui-ci qui reste inexplicablement impeccable, quelles que soient leurs activités ! Je me souviens de l’un d’eux dont je ne me rappelais jamais le nom tellement il avait de blazes. En fait, les migrants sont généralement réticents quand il s’agit de donner leur vrai nom, mais lui je surnommais « le Beau Gosse » car chaque fois que je le voyais, il était toujours beau et bien sapé.  »

Clara travaille pour l’association Belleville en Vue(s) et s’est rendue à Ceuta pour réaliser une série de photos qui constituent le making-off du documentaire, Ceuta Douce Prison réalisé par Jonathan Millet et Loïc H. Rechi. Là-bas, elle a pris de nombreux clichés et en a brisé quelques uns aussi. On croit, par défaut, que les migrants ne font pas attention à leur look, que c’est de cadet de leur souci, alors que c’est une démarche vitale qui leur permet de maintenir leur mental à flot.

Si l’image qu’ils véhiculent est importante pour leur bien-être, elle sert aussi à maintenir une légende. Les migrants aiment à poser devant de belles voitures ou de grosses enseignes. Et quand ils récupèrent les clichés et une connexion Internet, ils les postent sur leur compte Facebook pour montrer à ceux restés au pays qu’ils vivent le rêve occidental, entretenant par fierté plus que par raison, le mythe de l’Europdorado auquel tout le monde feint de croire en cliquant sur Like.

Par Stéphanie Vidal – Photos Toufik Oulmi et Clara Guillaud

Publié dans Snatch Spécial Mode – Avril 2012

facebooktwitter