[ SNATCH ] Petite Histoire du tatouage en milieu carcéral

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Même si aujourd’hui de plus en plus de tes copains sont passés dans un salon pour se faire tambouriner la peau à l’encre indélébile, tu ne peux pas vraiment en vouloir à Papa de penser que “ça fait  mauvais genre”. Le tatouage marque et démarque ceux qui en font l’expérience. La prison aussi… Les deux ont une Histoire commune, façonnée au gré des époques et des localités.

La culpabilité dans la peau

Ce n’est pas en Europe que l’on pourra se targuer d’avoir une tradition valorisante du tatouage. Blâmé par les textes sacrés, il n’a pas sa place sur le corps du croyant. Le Dieu unique qui a marqué Caïn ne tolère pas que l’on gribouille sa création. Signe de l’infamie et de la disgrâce, révélant les tordus et les caractères circonflexes, tatoué rime avec criminalité, et ce, depuis l’antiquité. Apposés volontairement lors de leur rétention ou infligés comme punition officielle, les tatouages ont longtemps stigmatisé l’homme de mauvaise vie, la femme de petite vertu et toutes les crapules anonymes qui remplissent les lieux de réclusion.

En France, on fleurdelisait les criminels, les marquant au fer de l’insigne du roi agrémenté d’une lettre convenue par le Code Pénal pour caractériser leur délit – un F pour les faussaires, un V pour les voleurs. On a cramé la bidoche des généreuses tarifées, des vraies brutes, des trop truands jusqu’au XIXème. Ensuite la technologie nouvelle a permis d’effectuer des relevés biométriques prenant des clichés de leur sale tronche et de leur meilleur profil.

Les registres d’écrou de l’époque, bien que souvent mal tenus et illisibles, montrent que le tatouage était une pratique assez répandue dans les cellules françaises. Avec des insignes et des inscriptions sommes toutes assez conformistes, la peau servait à déclarer son amour à Henriette ou Louise-Ernestine, à exprimer sa profession (les marins portant des ancres, les tapissiers des moutons etc.) et exceptionnellement les tensions entre elles. Quand les violences dites “compagnoniques” ont éclaté entre les différents corps de métiers et se sont ajoutées aux tensions et aux dangerosités de la métropole moderne naissante, les nuits parisiennes n’étaient pas sûres. Cette drôle de phrase tatouée sur le bras d’un charpentier prouve qu’il y avait bel et bien du grabuge : «Vivent les compagnons charpentiers, mort aux boulangers, vive Sicard » (1). 

Rarement déviants comme ce dernier, la noirceur de l’encre s’insinuant sous la peau des détenus, était pourtant perçue comme la figuration de celle de leur âmes. Les thèses des criminologistes du XIXème siècle (comme par exemple Alexandre Lacassagne et son modèle l’italien Cesare Lombroso, auteur de L’homme criminel ) abondent dans ce sens : les tatoués sont des criminels-nés, des primitifs, des sous-hommes issus des classes laborieuses et inférieures.

Il n’y a pas qu’en Europe que le tatouage stigmatise les mal-aimés et les mal-famés. Au XVIIIème siècle, pendant l’ère Shogun, alors que le Japon reforme sa politique et ses punitions le tatouage se fait la mauvaise réputation qu’il y garde encore aujourd’hui. Même avec un bonnet en silicone et le plus beau des moule-bites, il y a peu de chance d’être admis à la piscine avec un dauphin sur la cheville ou un tribal sur l’épaule, ça fait yakuzas, et les crapules là-bas, ils aiment pas ça. Bref, en 1720, le tatouage des renégats devient systématique : on leur trace des cercles sur les bras ou des idéogrammes sur le front plutôt que de leur couper purement et simplement le nez et les oreilles comme dans l’ancien temps.

L’encre sous la peau – et autres modus operandi – avait donc valeur d’aller simple vers les marges de la société. Discriminante et dégradante, elle symbolisait le refus du droit de cité et la permanence d’une identité. Utilisée par les nazis pour inscrire des numéros sur des avant-bras, elle dépossédait les corps de leur dignité humaine.

Mais le tatouage ne se contente pourtant pas d’être un signe clivant permettant aux gens de moeurs respectables de repérer les nuisibles et de les maintenir à bonnes distances. A l’air libre, il est jugé avec mépris comme la marque des hors-la-loi, des excommuniés, des under-ground et des under-tout-court. Mais dans le confinement des cellules, la polarisation s’inverse : la marginalité c’est la banalité et le tatouage devient parfois la culture majoritaire, édictant la loi et affichant les professions de foi.

Le corps c’est la loi

Les régimes totalitaires du XX ème siècle ont tenté de mettre en œuvre leurs vastes et terrifiants programme idéologique en construisant des systèmes concentrationnaires à leur image. Dès les années 20, en URSS, l’humanité conduite d’une poigne de fer vers le bonheur – comme l’indiquaient les panneaux à l’entrée des goulags – avait développé un langage silencieux tout aussi indispensable et signifiant pour les détenus, qu’incongru et hermétique pour les non-initiés.

Dans les geôles communistes, les prisonniers se servaient de l’aiguille, du caoutchouc fondu de leur semelle et d’urine pour dessiner à travers des motifs illégaux leur propre système de valeur. Après avoir servi 31 ans comme maton dans les prisons et bagnes de l’URSS – dans lesquels il a accessoirement perdu parents et famille – Danzig Baldaev a pu décrypter ces ornements signifiants et les rendre intelligibles grâce à son Encyclopédie des Tatouages de Criminels Russes.

Le corps comme unique propriété, relate par ses motifs, l’autobiographie et le pedigree du prisonnier : les raisons de sa détention, le nombre d’années en réclusion, sa position hiérarchique, ses aptitudes, ses espoirs et ses tourments. Cette iconographie extrêmement complexe détourne symboles et icônes, mythes et images pour leur donner une définition inédite et souvent déroutante.

Aussi, la rose indique-t-elle que le détenu a fêté un anniversaire adolescent en prison, les étoiles constellant les corps valent pour autant d’années passées derrière les barreaux et les svastika ne signifient pas forcement une affinité avec le nazisme. De même que les portraits de Staline et Lénine tatoués sur le torse et le dos n’avaient pas pour but de leur faire allégeance mais plutôt d’éviter d’être fusillé : les gardes n’osant pas carabiner leurs moustachus de leaders.

Les « professions » et les aptitudes des prisonniers sont aussi figurées. A l’époque, la caste la plus nombreuses et la plus noble est celle des voleurs. Certains portent des inscriptions qui donnent le ton «Ma mère m’a appris à voler dans les zones industrielles», d’autres préfèrent au cyrillique, les emblèmes : le chat pour les voleurs, le crucifix sur le torse pour leur roi.

Car l’imagerie chrétienne est aussi récupérée. Les cathédrales qui recouvrent les torses donnent des indications sur le nombre de séjours passés en prison ; que l’on peut déduire au nombre de coupoles qu’elles comportent. La figure du Christ se décline dans plusieurs acceptions : représenté enfant dans les bras de la madone, il signifiera que le prisonnier est voleur depuis l’enfance ; adulte, il sera soit la représentation de l’incompris ou du majestueux.

Dans la « Zone », les tatouages ont valeur de carte d’identité cutanée régulièrement actualisée, de documents officieusement officiels qu’on ne prenait pas à la légère : celui qui n’en portait pas n’était personne, celui qui bafouait les codes de l’honneur – en ne payant pas ses dettes de jeu par exemple – était tatoué contre son gré de motifs obscènes ou d’inscriptions humiliantes le reléguant dans la downcast, celui qui ne méritait pas un dessin se le voyait enlever au couteau ou à l’acide selon la disponibilité des stocks.

Cette tradition d’images-clé est encore présente dans les prisons russes mais les politiques ont changé à l’intérieur et à l’extérieur : les taulards reclus depuis des lustres déplorent la mentalité des nouveaux, souvent junkies et vénaux, ne respectant plus aucun code. Ils se font tatouer sans connaître forcément les significations, n’en ayant strictement rien à foutre, ou paient le prix pour un motif qu’un ancien a mis une vie entière à attendre.

Vrais reconnaissent vrais

Donner des informations sur soi, c’est aussi affirmer de qui on se revendique et de qui on se distingue. Bien en évidence sur les mains, les bras, le torse et même le visage, les tatouages servent d’identifiants immédiats et durables, iIlégaux mais nécessaires. On retrouve aujourd’hui des dispositifs similaires dans les prisons ricaines régies par les gangs.

Les gangs les plus influents sont nés dans les massives prisons californiennes dans les années 50 et 60, avant de se propager sur l’ensemble du pays – pour pallier aux tensions raciales accentuées par la promiscuité. Aujourd’hui, le business est devenu l’idéologie première, atténuant frictions et solidarités ethniques tout en redistribuant les alliances.

Par exemple, les sureños (des angelins membres de la mafia mexicaine) ont pour ennemis jurés les autres chicanos de la Nuestra Familia (venant du nord rural) et la Black Guerilla Family, mais ils trafiquent allègrement avec les membres de la Aryan Brotherhood et des Hells Angels. A part les blacks qui n’ont aucun intérêt à se tatouer (black on black dude) ils permettent de reconnaître amis, associés et ennemis quand tous portent le même pyjama uni.

Les sureños par exemple se discernent en déclinant le nombre 13 sous toutes les formes possible car M, treizième lettre de l’alphabet (à prononcer à la sauce espagnole “émé”) désigne la mafia mexicaine. On le trouve en chiffre romain, arabe, en combinaison des deux alphabets mais aussi sous la forme de 3 points qui en est l’équivalent dans le système maya. Pour parfaire le tout 13 c’est aussi 12+1, soit les lettres L et A qui correspondent au LA Dogers l’equipe de baseball de Los Angeles. Leurs rivaux plus ruraux, les Norteños de la NF aka la Nuestra Familia se prêtent aux mêmes genres de variations avec le 14 qu’ils agrémentent de sombreros et de poignards. Pour les détenus, la loyauté au gang est une question de vie ou de mort. Le système d’admission est sans concession. “Blood-in blood-out”, on y entre en tuant, on le quitte en crevant. Le logo sur la peau témoigne aussi de cet engagement à vie.

Ma petite entreprise

Le tatouage distingue autant qu’il crée une culture commune dans les tôles ricaines. Il fait la différence entre le condamné et le détenu, celui qui est jugé par les autres de celui qui suit ses propres règles. Marqueur de l’écosystème carcéral, il développe aussi sa propre économie. Les détenus tatoueurs sont des petits entrepreneurs qui préfèrent tremper leurs mains dans l’encre noire plutôt que dans la poudre blanche. En effet, le tatouage est le deuxième biz illégal en prison après le deal. Avec un stylo bic, un moteur de walkman, une corde de guitare – de sol de préférence – et un peu de talent, ils arrivent à construire une machine, appelée “gun”, qui leur permet de gratter un peu de blé, de came, de clope ou de bouffe.

En zonzon, à cause du manque de liquidité, les tarifs sont revus à la baisse : “Par exemple, une manche intégrale coûte entre 150 et 200 dollars, un motif sur la poitrine entre 75 et 100 ; un dans le dos 200 ou une petite télévision couleur ; et on peut se faire recouvrir le torse pour 500.” explique Margo DeMello dans son ouvrage Encyclopedia of Body Adornment.

Si les récidivistes et les longues peines sont le fond de commerce des tatoueurs, ces derniers rechignent quand ils s’agit de saloper la peau et l’avenir des kids qui ont des chances s’en tirer. Car, arrivés au bout de leur peine, nombreux sont les tatoués qui aimeraient tourner la page et faire disparaître leurs stigmates. Ainsi, ils attendent parfois leur sortie pour prendre rendez-vous chez des professionnels afin de se débarrasser des gribouillis de leur passé. Ils s’y font recouvrir les 3 ou 5 points d’encre qu’ils se sont généralement injectés pour dire “mort aux keufs” ou “seul entre quatre murs” dans de meilleures conditions d’hygiène que dans leurs cellules.

Sinon, ils les passent au laser. Laurent Jacqua, qui bloggue dehors pour le Nouvel Obs’ après 25 ans de placard hésite encore entre les deux options “En France, on ne peut pas vraiment dire qu’il existe une culture du tatouage. Il y a bien eu une vague dans les années 70/80 mais c’est passé de mode aujourd’hui. La tôle ici, c’est pas Prison Break. Il n’y a aucune raison de revendiquer son appartenance à un gang ou de se faire tatouer 92 sur les pecs. Y a bien quelques mecs qui se font parfois tatouer un tribal sur des petites machines qui traînent, mais ils sont peu nombreux. Ce qui est vraiment marginal, ce sont les tatouages faits à la main. C’est hyper stigmatisant, c’est comme si on s’écrivait dessus “made in prison”. Pour trouver du taff ou te réintégrer c’est plutôt à éviter.

Dehors, revenus de l’exil et des quadrillages, ils font peau neuve en l’ornant de dessins qui ressemblent à ceux que portent tes potes, et peut-être que plus le dehors et le dedans sont poreux, moins des codes singuliers sont nécessaires.

Stéphanie Vidal

(1) Parenteau-Denoël Marie, “Les palimpsestes des prisons” Les corps tatoués des prisonniers (archives), Terrains et Travaux, 2003/2 n°5, p132-150.

Publié dans Snatch.

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