[ GAITE LIVE ] Kangbashi, ville nouvelle et déserte

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La ville d’Ordos, préfecture de la riche province de la Mongolie-Intérieure a décidé de se doter d’un nouveau quartier afin de pérenniser sa croissance et d’anticiper un flux de nouveaux arrivants : Kangbashi, un district désert au cœur du désert de Gobi.

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Kangbashi, une ville nouvelle en mongolie-intérieure

Depuis les années 2000 et le lancement de la « stratégie de développement et d’exploitation de régions de l’ouest de la Chine»,l’économie de la Mongolie-Intérieure est en pleine expansion. Ordos, la ville-préfecture de cette région autonome, se félicite d’avoir un PIB par habitant supérieur à celui de la capitale Beijing,  à 750 kilomètres de là.Implantée sur des terres arides, Ordos tire profit des nombreuses richesses dont regorge le sous-sol de la Mongolie-Intérieure. Il y a d’abord de l’eau, une denrée non-négligeable en plein désert de Gobi, et des ressources minières telles que le charbon et les terres rares. Sous le terme incongru de « terres rares » sont regroupées des matières premières ayant une importance stratégique dans l’économie mondiale puisque indispensables à la fabrication de produits de haute technologie et de technologie verte. La Chine détient le quasi-monopole de la production mondiale et la plus grande mine de la planète se trouve précisément en Mongolie-Intérieure, à Baiyun Obo.

Grisé d’être assis sur ces gros paquets de cailloux qui se convertissent aussi bien en yuans qu’en dollars, le gouvernement local a décidé en 2003 d’agrandir la ville-préfecture pour se préparer à accueillir les nouveaux arrivants alléchés par cet Eldorado. Pour ce faire, il a lancé la construction de Kangbashi, un nouveau quartier à 30 kilomètres de Dongsheng, le district principal de Ordos qui rassemble la majorité de la population, comme il l’explique sur son site internet :

« Pour développer le programme « Petites cités, grandes industries », le Comité Municipal du Parti et la Municipalité de Ordos ont eu l’idée d’étendre Ordos pour en faire une ville plus grande composée de 3 quartiers : Dongsheng, Kangbashi et Azhen, réunissant une population d’un million d’habitants. Kangbashi concentrerait les institutions politiques, culturelles, scientifiques et éducatives. Ordos deviendrait ainsi une des villes les plus plaisantes de Chine Occidentale, où le calme et la beauté créent un lieu de vie et de travail idéal. » [source]

Or, à l’échelle gigantesque du pays et de l’ambition de ses politiques, un « quartier » ressemble plutôt à une ville entière conçue pour héberger à son tour des centaines de milliers d’habitants. Cette ville nouvelle sortie du désert se fantasme en Dubaï de la Mongolie-Intérieure et tente donc d’égaler – voire de surpasser – l’agglomération du Golfe Persique.

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 Erdos Museum / MAD Architects 

Un disneyland écolo

À Ordos, les équipements sont dernier cri et les infrastructures allient modernité des formes et références au folklore. La salle de spectacle évoque un chapeau traditionnel, la bibliothèque pourvue d’un système d’indexation high-tech répertorie plus de 20 000 ouvrages, dont une bonne partie en khalka (la langue officielle mongole), et la structure métallique du musée conçu par l’agence MAD Architects rappelle les dunes de la région et les minerais qu’elles recouvrent.

Dans l’université, à l’architecture plus austère, les étudiants se forment à l’ingénierie afin d’appliquer leurs connaissances à l’exploitation du minerai environnant. Seulement, les registres de la facultés ne comptent que 1500 inscrits dans une ville prévue pour plus d’un million d’habitants. Et il s’avère qu’ils ne vont pas souvent assister à des représentations théâtrales, ni voir des expositions tellement celles-ci sont rares, faute de visiteurs. Et pour cause: la ville est complètement déserte.

L’ensemble des bâtiments précédemment mentionnés ont été photographiés par le photojournaliste Olivier Touron qui a fait le déplacement en 2011 avec son collègue Cédric Gouverneur, livrant pour le magazine Géo une superbe série sur cette mégalopole des steppes.

« Je m’étais déjà rendu en Chine, j’y avais fait le parcours habituel du touriste à qui l’on montre la Chine d’hier, la Chine d’aujourd’hui, et la Chine de demain. En allant à Ordos, c’est la Chine des fantômes que je voulais voir. Et je les ai vus. »

Les fantômes dont parle Olivier ne sont pas des figures du passé qui reviendraient hanter les lieux. Non, ce serait plutôt des individus venant du futur qui n’auraient toujours pas débarqué. Car Kangbashi est une ville qui se prépare à un avenir bien rempli mais reste encore désespérément vide en regard de sa capacité d’accueil. Selon les autorités, le district compterait entre 20 000 et 30 000 résidents et en attendrait 300 000 d’ici 2020, mais si l’on en croit le témoignage des visiteurs, il y aurait bien moins de monde – la ville ne serait occupée que par des officiels locaux désireux de donner l’exemple, quelques rares pionniers, et des ouvriers du bâtiment ; car la ville parie tout de même sur son futur développement en continuant de croître.

Olivier poursuit : « Ordos est une ville en devenir, un pari sur l’avenir fait par les élites locales et par ceux qui viennent y tenter leur chance pour investir ou travailler, car les salaires sont plus élevés que dans les autres régions du pays.

Ici, tout est planifié à l’avance, préconçu pour le bonheur. Et bien que la ville soit encore vide, les autorités anticipent déjà la criminalité en installant des systèmes de surveillance et en instaurant une urbanisation sécuritaire : les quartiers sont définis en fonction des classes sociales ; les habitations, regroupées en lotissements protégés par des grilles et des gardes, ne donnent pas directement sur la rue. Cela ressemble un peu à une sorte de Disneyland écolo.

Il y a une véritable demande de la part des Chinois qui souhaitent vivre dans une société de consommation. Ils ont puisé dans les modèles occidentaux ce qui peut correspondre à leur version du rêve américain. Ces villes nouvelles ne sont pas des villes vieillissantes comme les nôtres, ni des villes sans histoire : ce sont des villes dont ils écrivent l’histoire et qui se préparent au futur. Et contrairement à l’image extrêmement négative et restrictive qu’on a pu en donner avec les problèmes liés à la spéculation immobilière, j’y ai vu beaucoup d’espoir. » 

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ORDOS from Charles Lanceplaine on Vimeo.

 

Une ville à investir

Si Kangbashi est une ville qui attend d’être investie, elle est incontestablement déjà une ville d’investissements. Dans les rues, on dénombre presque plus de grues et d’échafaudages que de passants. Toujours en chantier, elle compte s’étendre jusqu’à rejoindre les districts alentour pour former une conurbation, mais cette expansion du tissu urbain n’est clairement pas due à son dynamisme intrinsèque.

D’après certains observateurs – tel que Patrick Chovanec, professeur d’économie et de management à l’université Tsinghua de Beijing – le développement des villes nouvelles du genre de Kangbashi résulte d’un facteur exogène principal : la boulimie des investisseurs pour le secteur immobilier qui crée un boom, voire une bulle.

« Mon hypothèse, quelque peu excentrique, est que le marché de l’immobilier chinois est régi par la volonté des investisseurs d’acheter et de conserver indéfiniment des villas et des immeubles vides en tant qu’« entrepôts de valeurs », tout comme le sont les lingots d’or : un bien improductif mais a priori plus solide pour y planquer leur argent. (…) [Mais si cette demande] peut être extrêmement persistante, cela ne signifie pas qu’elle soit durable. Et plus elle perdure, plus grandit l’inquiétude quant à cette offre excédentaire. » [source]

Quand certains enterrent leurs trésors dans le désert, d’autres se contentent de les déposer dessus, faisant de Kangbashi un gigantesque coffre-fort à ciel ouvert. La bourse étant instable par essence et les intérêts bancaires ne couvrant pas l’inflation, les investisseurs acquièrent des propriétés sans avoir l’intention de les habiter ou de les louer.

« Dans le même temps, la demande d’achat immobilier comme pur investissement entre en concurrence avec la demande d’achat immobilier pour satisfaire aux besoins humains. Cela fausse le développement du marché en faisant grimper les prix jusqu’à des sommets que la plupart des Chinois qui cherchent véritablement un logement ne peuvent se permettre. » [source]

La ville reste vide car ceux qui voudraient y vivre n’en ont pas les moyens et ceux qui achètent ne viennent pas s’installer, faisant de Kangbashi, ville du futur, une potentielle cité des ruines :

« Employer comme monnaie des résidences de luxe génère un gâchis bien plus grand que si l’on empile de l’or ou des boîtes de sardines. La construction de ces maisons haut de gamme inutiles nécessite du labeur et des matériaux qui pourraient servir à créer des richesses utilisables plutôt qu’à les représenter. Et faute d’entretien (rappelez-vous le besoin de minimiser les coûts d’exploitation…) ces maisons se détérioreront rapidement et perdront toute utilité pratique. » [source]

Cent villas et mille ambiguïtés sous l’œil d’Ai Weiwei

Le projet Ordos 100 est une parfaite illustration de ce genre de gâchis. Initié en 2008 par la compagnie chinoise Jiang Yuan Water Engineering Ldt, il ambitionnait de rassembler sous la houlette d’Ai Weiwei et de Herzog & de Meuron cent architectes en provenance de vingt-sept pays pour les enjoindre à dessiner les plans de cent villas de 1000 mètres carrés. De cette expérience inédite, le célèbre artiste chinois, a tiré un film intitulé Ordos 100 qu’il a été présenté avec deux autres vidéos lors de la 41ème édition de l’IFFR (International Film Festival Rotterdam).

Le film (visionnable dans son intégralité ici) recueille des moments de vie et glane des témoignages au cours des trois voyages de la délégation d’architectes. Il documente mais ne se pose pas en documentaire. La caméra tourne sans donner de direction, c’est à celui qui regarde de chercher du sens et de se débrouiller bon an mal an s’il n’en trouve pas ou s’il n’en voit que trop.

Pris dans un système qui les dépasse, les intervenants se tiennent tous par la barbichette, les rêves et les liasses de billets : les architectes – oscilliant entre le cynisme et le doute, la lucidité et la confusion – y voient l’opportunité de concrétiser leurs projets les plus ambitieux, les investisseurs – vaniteux et avides – se réjouissent d’être les initiateurs de ce prestigieux projet de stararchitecture.

On y voit une Chine prise d’une fièvre de croissance et d’une frénésie d’urbanisation, sans pour autant se soucier du bien vivre des habitants au quotidien. Certains architectes expriment leur souhait d’en savoir plus sur les clients, d’en connaître un peu plus les habitudes du pays afin de construire des habitats appropriés : des villas agréables à vivre, fonctionnelles et adaptées aux besoins d’une personne. Mais personne n’habitera jamais dans ces maisons de papier, qui ne sont finalement rien d’autres que des plans, des contrats signés, des transactions financières ; car le projet Ordos 100 n’a pas abouti faute de budgets pour entamer ou terminer les constructions.

 

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 Ordos 100 at Galleria Continua, Le Moulin, France

De l’utopie à la dystopie

Ethel Baraona Pohl – architecte, écrivain et bloggeuse qui a co-fondée dpr-barcelona, une maison d’édition spécialisée dans le domaine – est très critique quant au Projet Ordos 100 qui synthétise à lui seul le modèle d’urbanisation de Kangbashi.
« Je crois qu’Ordos a commencé comme une utopie mais avec tout ce qui s’est passé pendant les dix dernières années, elle s’est convertie pratiquement en une dystopie. Une dystopie c’est une utopie qui aurait mal tourné, qui deviendrait une société de contrôle(s) comme c’est le cas actuellement dans notre société. Le modèle urbain mis en place à Ordos est équivoque car il ne correspond pas à la société d’aujourd’hui. L’abandon du projet Ordos 100 est une preuve de cet échec.
Avec Kangbashi, c’est comme si l’on avait déplacé le rêve américain en Mongolie Intérieure avec soixante ans de retard sans jamais avoir tenu compte de ce qui s’était passé pendant tout ce temps. La planification urbaine se base sur un modèle américain des années 50 et 60 qui se focalisait sur la construction de banlieues en l’appliquant à des régions très retirées dans lesquelles il est difficile de créer des infrastructures permettant aux gens d’interagir.
L’urbanisation est conçue de façon à fragmenter la société en classes sociales distinctes, comme on peut en trouver dans les dystopies de science-fiction. Je pense par exemple au Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley dans lequel la société est scindée en cinq castes distinctes (les Alpha et Bêta formant les castes supérieures, et les Gamma, Delta et Epsilon composant les castes inférieures). On dirait que ce qui se passe dans cette fiction se réalise dans ces villes nouvelles.
De fait, ces villes sont très peu relationnelles. Il y a tout ce qui faut dans les banlieues mais les gens sont finalement très isolés. Il y a des grandes maisons, des grandes avenues faites pour se déplacer en voiture et non pour marcher. La planification urbaine ne favorise pas les interactions sociales. Et bien qu’il y ait beaucoup de richesses et d’infrastructures, il y a toujours autant de solitudes.
La Chine se jette corps et âme dans un modèle capitaliste où l’argent fait le bonheur. Elle copie mais ne semble pas avoir tiré les enseignements des États-Unis et de l’Europe qui, après avoir connu une période prospère, s’embourbent dans la crise. Or, dans les périodes difficiles, les gens ont besoin de proximité, de connaître leur voisins, d’avoir une vie de quartier. Dans un monde aussi connecté que le nôtre, et quand on connaît l’histoire, il est important d’apprendre de nos erreurs. Ce devrait être les premiers pas pour envisager un futur serein. »

Détroit et kangbashi, les villes vides du xxième siècle

Ces cités nouvelles faites de maisons de papier et de résidences coffres-forts ne sont pas agréables à vivre. Sorties directement de planifications et de plans en tous genres, elles n’ont pas été conçues pour accueillir véritablement des habitants. Les villes qui ne sont pas construites pour leurs habitants sont des villes mortes. Cedric Price nous l’avait enseigné mais il a fallu attendre cette aberration historique, ce moment où les villes se vendent comme des packs prêts-à-consommer pour que l’on s’en rende compte, à l’usage. Des lieux comme Kangbashi questionnent ce que nous appellons une ville, puisque qu’il s’avère qu’elle ne se définit plus forcément, désormais et avant tout, comme un centre actif regroupant une population.

La ville devra s’inventer de nouvelles caractéristiques dans le siècle à venir. Nous l’avons entamé en découvrant deux types de villes mortes, désertes ou désertées. D’un côté, les villes industrielles comme Détroit qui ont été laissées à l’abandon une fois que l’économie s’en est allée, laissant les derniers résidant dans une ville à trop grande échelle, prisonniers d’un trop-plein d’espace et d’un trop-peu de proximité – modèles auxquels Ethel Baraona Pohl fait référence et dont on peut avoir un aperçu en regardant le documentaire « Détroit Ville Sauvage » de Folrent Tillon. De l’autre côté, il y a ces villes nouvelles comme Kangbashi, pas encore habitées, pas vraiment habitables, toujours en construction et jamais abouties, fruits d’un modèle économique qui construit bien qu’il semble s’effondrer sous son propre poids.

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DETROIT WILD CITY – TEASER from florent tillon on Vimeo.

Article initialement publié sous cette URL en 2013

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