[ SNATCH ] Le Nouveau Détective: L’éternelle fiction

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Les voix du chagrin P.6

Tandis qu’on ne cesse d’annoncer la mort de la presse écrite, des parutions plus « discrètes » – même si on les trouve « bien en évidence à hauteur d’oeil, sur la gondole en face » –  font tourner les rotatives en racontant des histoires macabres. Promettant le frisson tous les mercredis pour 1,60 euros Le Nouveau Détective tire à presque 300.000 exemplaires, soit deux fois plus que Les Inrocks. Potentiellement donc, l’article « Poignardée à mort par un cambrioleur : un crime à l’heure du goûter » fait plus d’audience que « Faut-il outer les gays réacs ? » …

Parmi les lecteurs cette revue de faits divers-en-toute-saison on compte des chercheurs qui en ont fait un objet de pop culture et un sujet d’études. Ils se servent de cette litté-réalité comme d’un miroir dans lequel se reflète l’imaginaire sociétal ; regardant de quoi et comment on y cause, qu’est ce qu’on y projette et présuppose. Ayant changé plusieurs fois de formule et d’identité depuis sa création en 1928, Le Nouveau Détective questionne et répond à l’air du temps. Et n’est pas près de s’arrêter, ce slogan explique son succès et sa longévité : « Tant qu’il y aura des passions humaines et des laissés pour compte, il faudra un journal comme Détective ».

Les articles du Nouveau Détective détonnent par rapport à ce que l’on peut trouver dans les autres publications de la presse française qui charrient pourtant leur lot de charognes. Sous des titres fasternants – fascinant + consternant – ces papelards se déploient sur de nombreux feuillets, l’encontre de l’espace réduit des colonnes papier ou du flux des TimeLines et autres défilants. La canard prend donc le temps de raconter des histoires en privilégiant la barbarie du voisin aux massacres commis dans des pays lointains.

Traque d’un meurtier fantôme P.12

Raconter des histoires plutôt de que de rapporter des faits semble désormais l’ambition majoritaire. Depuis ses débuts, Le Nouveau Détective allie – voire oscille entre – littérature policière et journalisme judiciaire. Le distingo semblaient plus clair à l’époque où les fondateurs Joseph Kessel et Marcel Montarron incarnant ces deux pôles invitaient des auteurs tel que Georges Simenon à publier des nouvelles. C’est d’ailleurs dans le canard que le Commissaire Maigret est né.

De fait, Le Nouveaux Détective ne doit pas son succès aux faits mais au mé-faits ! Comment le voisin a flingué sa femme ? fait titre, Comment le journaliste a zigouillé exprès toutes les valeurs journalistiques ? fait vendre. Alors Pan! la probité, Vlan! la neutralité, et Bang! dans l’objectivité. Ce n’est pas ça que le lecteur vient chercher. L’information n’est pas première : elle sert de trame au récit et le rapporteur-narrateur la livre quand bon lui semble pour entretenir le suspens. Celui-là d’ailleurs donne plus l’impression d’avoir été sur place pendant le crime que sur le terrain pendant l’enquête.

Prétendu « Magazine d’enquêtes », Le Nouveau Détective est manifestement un magazine de maquette. A l’instar du verbe, l’image valorise une approche subjective et émotionnelle. L’invention dans les mots se retrouvent dans le grain de l’illustration ; des dessins d’Angelo Di Marco aux photo-montages des Bachelot&Caron. En plus, les longs articles dédiés aux mecs-qui-ont-buté-des-gens-de-façon-horrible sont accompagnés d’une floppée d’images amateurs – piochées dans les documents judiciaires, dans le portefeuille d’un proche ou dans l’album photo de la mémé – elles-mêmes agrémentées de flèches pour bien localiser la scène du crime et de gros pixels pour cacher l’identité de l’auteur du carnage. Mais Le Monstre ne fait-il pas plus peur quand il n’est pas clairement identifié ?

Notre Grand Horoscope 2012 : Quel animal serez-vous ? P.26

Ainsi Le Nouveau Détective réussi à cristalliser les angoisses de tous et à les incarner dans chacun. Il arrive à foutre les jetons aux lecteurs venus voir Le Monstre et réussi ce tour de force : quiconque s’y plonge y trouve sa peur et son monstre. Ceux qui, comme on regarde un film d’horreur, cherchent le frisson divertissant le reconnaisse dans la silhouette du meurtrier. Ceux qui critiquent le magazine pensent que les plumes et les acheteurs sont les véritables affreux. Ceux qui critiquent les critiques sont terrorisés par l’idéologie qu’ils entendent en sourdine.

Car entre vicissitudes du quotidien et viscères à ciel ouvert, Le Nouveau Détective explique comment la vie devrait filer droit et le monde tourner rond. Ce monde fantasmé est un endroit où l’on n’a pas envie d’habiter ; non pas tant par ce qu’on s’y étripe allègrement et qu’on y crève seul mais plutôt pour la façon dont la société est envisagée. Simpliste et sans nuance, elle est toujours menacée : les méchants solitaires en marge rôdent à proximité des gentils bien intégrés dans la communauté.

Si la littérature est pétri de clichés, la « vraie vie » des « vrais gens » est constituée d’instantanés. De fait, je crois que je crains plus mon voisin qui adhère à ces valeurs que je ne me méfie de de celui qui a récemment affûté sa tronçonneuse. Mais bon, tous deux m’évitent depuis qu’ils m’ont croisé dans la cage d’escalier avec un exemplaire du Nouveau Détective sous le bras.

Stéphanie Vidal.

Article publié dans Snatch Février 2012.
Illustration pour le blog : Bachelot & Caron

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