[ GAITE LIVE ] The Lebanese Rocket Society : Redonner de l’espace au rêve

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Dans les années 60, des scientifiques libanais lancent dans l’espace des fusées ornées d’un cèdre. Ayant incarné un temps l’espoir d’un peuple, leur projet a sombré dans l’oubli. Avec The Lebanese Rocket Society, les artistes Joana Hadjithomas & Khalil Joreige redonnent des images aux rêves d’antan.

 

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Le pouvoir des images

 

Vivant entre Paris et Beyrouth, le couple d’artistes Joana Hadjithomas and Khalil Joreige expose aux quatre coins du monde des installations qui ont valeur de parcours géographiques et temporels. Photographes, vidéastes et réalisateurs, ces spécialistes du visuel questionnent à travers leurs projets artistiques, fictionnels ou documentaires, les diverses stratégies des images et les modes de déplacements du regard. Pour comprendre ces jeux et ces enjeux, ils partent souvent de l’intime (et parfois même de l’intime conviction) pour tendre à l’universel. Ainsi, leur œuvre traite principalement de la mémoire collective à partir d’une expérience ou d’une archive « personnelle » et s’interroge simultanément sur sa capacité – et sa légitimité – à témoigner.

Une question semble structurer leur travail : que peuvent les images ? En considérant l’ensemble de leurs réalisations, des éléments de réponse se dessinent. Ils suggèrent que les images ont une capacité à recouvrer et à recouvrir : elles font réapparaître ce qui s’est évanoui, elles dissimulent et protègent. Travaillant sur les thèmes de la disparition, de la latence et de la résurgence, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige se sont intéressés aux dynamiques internes des visualités, à leur capacité intrinsèque à donner du sens ou à le retenir, à leur éloquence dans la présence, l’abondance ou l’absence.

Leurs œuvres agencent, documentent, actualisent, recomposent, multiplient ou effacent les images d’archives. Elles les destituent – en les extrayant de leur environnement – pour les resituer en leur attribuant une nouvelle place dans le temps et l’espace. Ainsi, ce que peuvent les images, quand elles sont mises en contexte par Khalil et Joana, c’est « rendre » plutôt que « restituer » et ce, dans toutes les compositions du verbe.

D’abord elles rendent possibles ; leur film Je veux voir, mettant en scène et en situation Catherine Deneuve sur la périlleuse frontière du Sud-Liban, a été l’occasion d’instituer des ententes et des accords inédits pour que le tournage ait lieu. Ensuite, elles rendent compte comme leur série autour du camp de détention de Khiam, inaccessible jusqu’en l’an 2000 avant de devenir un musée et un lieu de mémoire. De fait, elles rendent hommage. L’installation 180 seconds of lasting images (2006) expose 4 500 clichés photographiques-fantomatiques tirés d’un film en super 8 honorant la mémoire de son réalisateur – à savoir l’oncle de Khalil, kidnappé un jour de 1985 pendant la guerre civile et toujours porté disparu comme 17 000 autres de ses concitoyens. Elles visent aussi à rendre l’espoir ; c’est ainsi que le projet The Lebanese Rocket Society investigue les territoires mentaux et les enjeux spatiaux pour affirmer la possibilité du rêve.

 

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Timbre commémoratif de l’anniversaire de l’indépendance du Liban
 figurant la fusée Cedar IV

Une fusée dans un timbre poste

 

Petite forme dentelée, le timbre est un objet-à-communiquer et un objet-image par excellence. Un peu désuet à l’heure des arobases, il reste une valeur sûre pour acheminer des messages de lieu en lieu et même d’époques en époques – grâce à la passion des collectionneurs qui les conservent précieusement. C’est la découverte d’un timbre qui a conduit les deux artistes à se lancer dans la réalisation de The Lebanese Rocket Society, révélant par la même occasion un pan oublié de l’histoire du Liban.

Sous l’acronyme LRS se concentre le récit d’une experimentation scientifique, d’une rêverie progressiste et d’une volonté enthousiaste. En effet, entre 1960 et 1967, une poignée d’étudiants de l’université arménienne Hagazian ont développé, sous l’égide du professeur Manoug Manougian, un programme de recherche en engins spatiaux. Envoyant des fusées dans l’espace, ils sont parvenus à susciter l’intérêt de l’armée – en particulier celui du général Youssef Wéhbé – et à conquérir le cœur de tout un peuple, avant que les blessures de l’Histoire n’aient rendu celui-ci partiellement amnésique. En effet, la Cedar IV, une fusée capable d’aller à 600 km au dessus de nos têtes, a même été choisie à l’époque pour illustrer un timbre célébrant l’indépendance du Liban.

« Au départ, nous avions entendu parler du projet par bouche à oreille, puis par hasard, nous l’avons trouvé mentionné dans un livre. Le texte était accompagné d’une photo et de la reproduction du timbre. Ensuite, nous avons été surpris de trouver ce fameux timbre vendu dans des petits coffrets commémoratifs. »

Commencent alors plusieurs années de recherche pour retrouver ces images qui narrent l’histoire d’un rêve soustrait aux regards et aux mémoires. Les personnes interrogées par les artistes avaient tendance à croire que ce projet n’avait pas existé, et que dans le cas contraire, il avait dû s’agir d’une toute petite fusée ou d’un très gros pétard. Rien d’incroyable certainement, quelque chose d’anecdotique.

Pourtant c’est l’anecdotique, au sens étymologique du terme (à savoir la chose de tenue secrète), qui a retenu l’attention de Joana et Khalil. Pour vérifier la pertinence de leur intuition, ils se sont mis en quête des images d’archives et des témoins de l’époque ; les premières introuvables au Liban, les seconds partis depuis longtemps.

« Les premières années furent consacrées à vérifier la solidité du projet, à s’assurer qu’’il y avait assez de matière pour l’entamer. Nous pensions au départ qu’il s’inscrirait dans la continuité de nos travaux sur les histoires oubliées par manque d’images. Mais, au fur et à mesure de nos avancées, nous nous somme rendus compte que l’enjeu était ailleurs : nous disposions en fait de beaucoup d’images mais elles relevaient d’autres formes de complexités, étant soit mal indexées, soit délocalisées. »

 

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The Lebanese Rocket Society , Elements for a monument. PART II : The President’s album
32 Digital prints 800 x120 cm each, fold in 32 parts.
Co-produced by Sharjah Biennale 10, 2011. Exhibition View at Lyon Biennale 2012.

 

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La conquête des espaces

 

À cette conquête scientifique de l’espace, Joana et Khalil ont répondu en concevant des œuvres à forte spatialité. Reprenant le nom original du projet scientifique, The Lebanese Rocket Society englobe plusieurs propositions plastiques. Installées de façon permanente in situ, exposées temporairement ou à voir sur petits et grands écrans, elles se déclinent sur des supports variés. Elements for a monument est une statue représentant à l’échelle, la Cedar IV lancée le 21 Novembre 1963 dans le ciel libanais. Il existe deux versions de cette reconstitution en acier ; l’une a été offerte à l’Université Hagazian, l’autre à la Sharjah Art Foundation. D’autres œuvres découlent directement du travail photographique réalisé d’après cette sculpture dont l’installation L’Album du Président.

L’Album du Président a été exposée en 2011 aux Biennales de Sharjah et de Lyon. Composée de 32 images – soit autant de photos que contient l’album souvenir retrouvé chez le général Wéhbé – l’installation redonne couleur et ampleur à la Cedar IV. Chaque pan est une pliure inédite d’une photographie de la fusée, agrémenté à sa base d’une archive de l’album. Considérés dans leur ensemble, les 32 clichés restituent l’image de la Cedar IV dans sa longueur originelle. À la fois fragmentée et repliée, cette proposition plastique figure une réalité qui s’appréhende par le morcellement, un imaginaire qui n’attend rien d’autre que d’être déployé.
En clin d’œil au Golden Record américain, Joana et Khalil ont aussi créé un Golden Record propre à la LRS, envoyant à leurs contemporains un message venu d’une autre Terre et d’un autre temps. Les quatres pistes du vinyle sont des reconstitutions de sons de l’époque, des représentations auditives.
Images impossibles, sonorités « factices » et archives recomposées poignent comme autant de manifestations de l’imaginaire des deux artistes sur cette époque révolue, de leur souhait de réhabiliter, a posteriori, ce souvenir dans la mémoire collective.

 

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The Lebanese Rocket Society Elements for a monument. PART I : CEDAR IV, A RECONSTITUTION
Iron, corian, 800 x 120 x 100 cm
Co-produced by Sharjah Biennial 10, 2011

 

Images cherchent imaginaire

 

Pays source d’inspirations et territoire de traces, le Liban n’a pas conservé dans sa mémoire ce fol espoir pourtant très médiatisé à l’époque. Mentionné régulièrement dans la presse et à la télévision, The Lebanese Rocket Society ne passait pas inaperçu avec ses dix fusées. De plus, même si le budget alloué à la recherche était mince, le projet n’était en aucun cas anecdotique ; Joana et Khalil ont donc compris que The Lebanese Rocket Society ne souffrait pas d’un déficit d’image mais d’un manque d’imaginaire.

« Le Liban a lancé la première fusée du Moyen-Orient et l’a oublié. Pourquoi aujourd’hui ne peut-on pas imaginer qu’un tel projet ait pu advenir ? Ou, quand on y parvient, pourquoi cherche-t-on à le discréditer ? Peut-être est-ce parce qu’il s’inscrit dans un imaginaire scientifique que nous n’avons jamais développé sur notre propre culture. Parvenez-vous à reconnaître, dès le premier coup d’œil, que ce que vous voyez est une œuvre d’art ou un instrument de recherche scientifique ? Non, vous voyez un missile et non pas un engin spatial, car lorsqu’on imagine une fusée dans le monde arabe, on pense immédiatement à une arme de guerre. De fait, il était capital que nos statues soient exposées dans des lieux d’art et de science.»

Comment a pu s’opérer cette disparition historique, ce remplacement symbolique ? Dans un documentaire qui sortira en salle en septembre 2012, Joana et Khalil proposent des hypothèses sur l’effacement de cette aventure scientifique, tout en retraçant l’élaboration de leur projet artistique.

« Il est possible que ce projet ait été majoritairement le fait d’une communauté arménienne qui a peu à peu émigré, pendant ou après la fin des guerres, emportant avec elle souvenirs et archives. Nous avons par exemple retrouvé une grande partie des documents chez Manoug Manougian qui a quitté le Liban en 66 et n’est jamais revenu. »

Le projet, lancé en 1960, s’est brutalement arrêté en 1967 – l’année de la Guerre des Six Jours. Il avait pourtant mûri pendant une période que les deux artistes fantasment, la période du grand rêve arabe, le temps des alternatives.

« The Lebanese Rocket Society est un travail sur l’imaginaire. Sur le nôtre pour commencer. Il résulte de notre regard sur les années 60. Pourtant, nous ne sommes pas nostalgiques et c’est très important de le dire. Nous ne pensons pas du tout que c’était mieux avant. Nous constatons certaines situations et certains liens signifiants. D’ailleurs, nous avons réalisé ce projet pendant les évènements du Printemps Arabe. Nous voulons dire que nous avons été différents : nous avons été des utopistes et des rêveurs. Et nous le sommes encore. »

Le film autorise ce rêve. À travers une petite uchronie en images animées, Joana et Khalil ont inventé un monde différent. Un monde dans lequel le succès du LRS a fait du Capitaine Chalak le premier « astronaute » libanais.

 

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=RE-WK_gLkB4]

Stéphanie Vidal

Lien vers de site de Joana Hadjithomas & Khalil Joreige

Article initialement publié pour Gaîté Live sous cette URL 

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