[ ART/PHOTO ] Hayal ve Hakikat – Les rêves et les réalites des artistes turques

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Entre une mosquée datant du XIX ème siècle et l’éternel bosphore, Istanbul Modern s’étend de tout son long. Sous les plans du célèbre architecte Murat Tabanlioglu, un entrepôt qui servait occasionnellement aux besoins de la biennale est devenu un musée d’art contemporain. Reprogrammé, le bâtiment a été conçu comme une structure physique en harmonie avec l’héritage culturel et les mouvements naturels de la ville afin d’accueillir le flux des expositions et les environnements mentaux proposés par les artistes. S’allongeant comme un pont à quai entre les rives et les époques, l’architecture réunit des oeuvres dont les mesures dépassent cadres et structures pour atteindre une dimension sociale; pour y contenir le pays, la ville, ses vies, celles de ces habitants et le monde dans sa totalité, par petits fragments.

Nilbar Güreş, Undressing, 2006

La collection permanente d’Istanbul Modern New Horizons New Works, retrace grâce à un parcours chronologique et initiatique, l’ensemble des évènements politiques et des mouvements esthétiques qui ont façonné plusieurs siècles de création en Turquie.

On y découvre, dès le XVIII ème, les relations inter-dépendantes entre l’Europe et la Turquie. Les artistes voyageaient sur un axe Paris-Istanbul pour y trouver l’inspiration et les techniques, les politiques cherchaient d’un côté la modernisation, de l’autre des relations diplomatiques dans un méli-mélo de sentiments – entre influence et condescendance, émerveillement et connaissance.

Au fil des salles, les évolutions formelles font émerger de nouveaux paysages. Elles sont le reflet d’une société qui se modernise et se mondialise : les guerres d’écoles parlant de l’art avec l’art finissent par s’estomper pour faire place à des réflexions sociétales, les écrits théoriques sont boudés au profit des narrations mêlant la grande et les petites histoires à travers un vaste spectre de moyens d’expressions.

Mihri Müsfik, Portrait, Unknown.

A l’étage en dessous de New Works News, l’exposition intitulée Dream and Reality – ou Hayal ve Hakikat en version originale – prend le parti de montrer les évolutions sociales et culturelles du pays à travers les oeuvres des artistes femmes du pays.

Collective et retrospective, Dream and Reality actuellement en cours – et ce jusqu’au 22 Janvier 2012 – regroupe 74 artistes. Elle fait sortir des archives des noms inconnus ou presque oubliés comme celui Mihri Müşfik. Réputée pour la technicité et la finesse de sa peinture, elle a été, en 1914, la première femme à prendre la direction de la version féminine de l’École des Beaux-arts.

 En se promenant de salles en salles on découvre l’oeuvre des pionnières et on retrouve les propositions de celles qui font l’actualité sur la scène internationale comme par exemple Ayşe Erkem ou Inci Eviner dont on peut respectivement voir les vidéos Coffee (datée de 2007 elle montre une femme se faire lire l’avenir dans le marc de café selon la coutume turque) et Fluxes Of Girls on Europe accompagnée d’un texte à deux voix, aux phrases incisives et au impératifs sauvages.

Hale Tenger, The School of ‘Sikimden Aşşa Kasımpaşa’, 1990.

L’intitulé de l’exposition fait aussi référence à un autre texte duel. Dream and Reality est le titre d’un roman écrit en deux parties et à deux mains : celle d’Ahmet Mithat s’est occupé de la partie “réalité” qui incombe aux hommes et celle de Fatma Aliye de la partie “rêve” que l’on accorde aux femmes.

Pourtant Dream and Reality donne d’avantage l’impression de compléter l’exposition News Works New Horizons que d’être véritablement pertinente en elle-même. S’établissant sur des dichotomies faciles (rêve/réalité ou homme/femme) et se déroulant chronologiquement, elle aurait gagné en force et en puissance en regroupant les oeuvres de manière plus thématique – et plus explicative pour les néophytes.

Il semble en effet que l’enjeu majeur de regrouper ces artistes, qui ont la particularité d’être des femmes, ne soit pas tant de traiter de la condition féminine que des conditions dans lesquelles s’inscrivent leurs créations. Dream and Reality ambitionne de montrer l’évolution des formes artistiques au cours du siècle et fait apparaître, en filigrane, l’évolution des dynamiques socio-culturelles dans le pays sans pour autant les rendre clairement évidentes.

Handan Borutecene, Bring Yourself To Me, 2009.

Le point de vue historique permet de concevoir les changements et les persistances dans le statut accordé aux femmes au fil des décennies. Considérées comme un “symbole de modernité” elles ont petit à petit quitté le statut de modèles pour prendre les pinceaux. Mais les hommes qui aimaient tant à les peindre ne leur laissaient souvent que les secondes places, les sujets qu’ils jugeaient indignes, les techniques plastiques qui ne les intéressaient pas. Avec le postmodernisme, le monde s’est élargit au delà des cercles qui concentraient jusqu’alors les attentions.

Le contexte jouant en leur faveur, les femmes artistes turques ont affirmé et affermi leurs positions. Leurs propositions plastiques (peinture naïve, installation, performance, photographie et vidéo) ont grandement influencé les jeunes générations, tous genres confondus. Les thématiques sociales qu’elles abordent et explorent sont au centre des sujets qui animent les grand débats contemporains en Turquie et qui trouvent leur écho ailleurs dans le monde globalisé.

Les oeuvres en présence traitent de l’identité féminine et du questionnement sur ses origines, de la sexualité et de la politique, du multiculturalisme et la place des minorités dans la société, des phénomènes de migrations entre les pays et de l’exode rural – comme le montre la série de Gülsün Karamustafa composée de tapis réalisés à Istanbul plutôt que dans les campagnes.

Gülsün Karamustafa, Postproposition, 1995.

Dream et Reality, dont le titre aurait pu mériter un pluriel sans que cela fasse ombrage à la référence, semble conçue comme une proposition digne des gender studies à l’anglo-saxonne. Elle y perd de fait ce qui fait la richesse de la création contemporaine turque; qui pointe sans cataloguer, qui met en évidence les tensions plutôt que de dissocier ce qui les compose.

La mise en place du discours scénographique met l’accent sur les artistes mais élude les autres grandes causes que les artistes tiennent à coeur. La cause féminine n’en étant qu’une parmi d’autres bien qu’il soit.

Voulant envoyer un message enthousiaste d’alliance possible entre les nations et les peuples, Pippa Bacca vêtue d’une robe de mariée s’était lancée dans un périple en auto-stop depuis l’Italie jusqu’au moyen-orient. Après seulement trois semaines de voyage, elle a été violée et tuée en Turquie, lors de son premier arrêt dans le pays.

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Bengü Karaduman, Dreamscape, 2010 (Picture from the exhibition I am Here)

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