[ GAITE LIVE ] Cevdet Erek : du Speed Metal à la biennale

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 Retour à Istanbul, où se déroule actuellement la Biennale d’Istanbul. Cevdet Erek, que vous pouviez entendre la semaine dernière à la Gaîté lyrique, y présentait une série de règles en plastique intitulée « Rulers and Rythm Studies », dont l’une a été choisie comme cadeau officiel pour les invités.

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À la baguette et à la règle  

La veille de l’ouverture, au milieu des câbles et des pots de peinture, Cevdet retire ses gants de protection et prend le temps de me parler de la Biennale et de son travail :  “Les deux commissaires Jens Hoffmann et Adriano Pedrosa ont été largement influencé par l’œuvre de Felix Gonzalez Torres, qui a inspiré une articulation en 5 thèmes : Untitled (Ross), Untitled (Passeport), Untitled (Death by gun), Untitled (Abstraction), Untitled (History). Ces 5 thèmes définissent et distribuent 5 espaces. Chacun d’eux est composé d’une grande salle regroupant plusieurs artistes autour duquel gravitent des petits modules monographiques. Je présente des œuvres dans deux des sections : Anti-pigeon Net dans la partie Abstraction et Rulers and Rythmes Studies dans la partie Histoire. Apparemment, je suis un artiste parfait pour les expositions collectives ! En même temps si mes règles étaient exposées dans une pièce consacrée, elles seraient monumentales et froides. Là, elles vibrent avec les autres œuvres conviées.
Bien qu’elle traite de rythme, la série « Rulers and Ryhtm Studies » n’a pas grand chose à voir avec l’installation sonore Drums Barking que l’on pouvait découvrir à la Gaîté Lyrique. Ici le rythme ne se ressent pas dans l’écoute mais se matérialise dans un objet que l’on appréhende visuellement. Cevdet Erek me met en garde quand je tente de distinguer les deux dispositifs: “Ne dis pas que c’est un travail moins pulsionnel et plus conceptuel, ce serait trop catégorique! Le temps a aussi fait son œuvre sur moi. Maintenant, j’envisage le rythme autrement et plus largement« .
Quand je lui demande d’où vient son engouement pour le rythme, Cevdet Erek répond sans hésitation : “Du speed metal et du trash metal. J’en ai beaucoup écouté quand j’étais au lycée. J’ai commencé à m’intéresser au rythme grâce à cette musique additive et répétitive, je continue toujours à jouer de la batterie d’ailleurs. Ensuite, j’ai voulu aller au delà ce cet intérêt premier et primaire en le conceptualisant. Je concevais le rythme seulement comme une intensité. C’est en étudiant l’architecture que je me suis mis à réfléchir à la manière dont il organise la musique, la vie, les formes« .


0 – Su An Cetveli (Régle 0  – Maintenant),  2008.

L’espace et le temps collectif
« Rulers and Rythm Studies » est composée d’une série de règles en plastique. Elles sont similaires à celles dont nous nous servions dans l’enfance pour mesurer des longueurs, pour souligner des titres, pour se battre comme des Jedis armés de sabre laser. Pourtant si elles partagent l’aspect des régles d’écolier, elles n’en ont ni la mesure ni l’utilité : elles abandonnent le centimètre pour faire place à divers cycles temporels. Dans la section « Histoire » de la biennale, les règles de Cevdet Erek sont disposées sur une table en bois. La première figure deux repères : « Now » à une extrémité et « End » à l’autre. La dernière va de « 0 » à « Now ». Entre ces deux, d’autres règles se succèdent comme autant d’événements potentiels.
La musique prend toujours une part importante dans l’œuvre de Cevdet Erek – une règle fait ainsi la conversion entre les mesures musicales 4/4 et 9/8 – mais, c’est la façon dont nous nous représentons le temps qui passe qui est au cœur de son travail : le temps transcrit en partitions, en calendriers, en frises chronologiques.  Une règle en bois, la seule, figure les nuits et les jours pendant la durée de la biennale, chaque jour étant symbolisé par un carré noir et blanc. Leur taille varie imperceptiblement mais progressivement en fonction de leur durée.
Pour mesurer les jours, Cevdet Erek s’est basé sur les cycles de prières que l’on trouve dans les journaux ou sur Internet car ils sont fonction des heures de lever et de coucher du soleil, et sont accessibles à tous.  Le temps apparaît alors comme un consensus collectif, une convention sur laquelle nous réglons tous nos montres pour nous diriger à l’heure dite vers ce qui nous plaît ou nous oblige.

Règle Jour Nuit (Septembre 2011), 2011.
Quel temps fais-tu ? 

Nous partageons tous les mêmes cadrans, et si nous nous accordons tous à dire qu’une heure dure bien 60 minutes où que l’on se trouve, nous ne concevons ni ne ressentons le temps de la même façon. En plus d’être une convention, le temps est une sensation : un ressenti personnel et unique, une perception intime de soi et des autres.
Cevdet Erek explicite ce fait en superposant des règles qui ont été réalisées spécifiquement pour ses expositions ; comme celle qui est distribué pour la Biennale. Toujours avec cette même règle il montre que le temps c’est ce qui se déroule mais c’est aussi ce que l’on fige pour tracer des repères. La règle indique 4 nombres :  1923 / 1960 / 1971 / 1980 soit l’année de l’instauration de la République turque puis celles des coups d’état qui ont suivi. Pour Cevdet Erek 1923 est l’instant fondateur, le point 0 qui marque la mise en place de nouvelles règles commune figurées par un changement de calendrier et d’alphabet.
Dans cette série, les règles traitent du temps, du passé et de la chronologie. L’histoire n’est pas linéaire même si l’histoire officielle se conçoit toujours comme une succession d’événements sur une ligne bien droite. Nous ne vivons pourtant pas de cette façon là. Avec « Rulers and Rythm Studies » et grâce à cette petite règle distribuée aux invités, je n’impose pas une représentation du temps mais je propose un outil pour le représenter. Lorsque les curieux auront cette petite règle en main, ils pourront dessiner leur propre chronologie et inscrire avec elle les évènements importants qui ont marqué leur vie. Je ne fais pas l’Histoire, je propose à ceux qui en ont envie de raconter la leur. Cet outil pratique et peu couteux est une véritable fabrique d’histoire(s) conviant le passé et convoquant le futur.

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