[ ART GONZO ] Copie Conforme : DreamLands and Co

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Souvent, je fixe un planisphère comme une fille dodue balayerait du regard une carte des desserts. Avec envie et ennui. L’envie de voir le monde se confrontant à l’impression que d’autres me l’ont déjà montré. A quoi bon l’aventure quand on a les documentaires de la BBC et du National Geographic? Sommes-nous encore capables de nous émerveiller quand tout le visible est devenu visuel? Quand l’on se demande si le soleil ne brillait pas plus en 16/9ème?

Mais je suis de mauvaise foi et je manque de vitamines. Paris l’été me suce ces minéraux et ces oligo-éléments qui contribue à ma douceur en temps normal. Ah, Paris l’été… Une ville vide d’habitants et remplie de touristes. Une ville parmi des centaines qui cristallise les rêves de ceux qui veulent la découvrir, qui fascine ou révulse ceux qui y passent et enchante ou embourbe ceux qui y restent. Certains se perdront dans le métro et n’oseront pas demander leur chemin, d’autres en feront des livres. Paris l’été c’est comme une nouvelle de Vollmann: une étoile qui scintille plus que les autres mais à laquelle on ne peut se fier. Paris l’été a souvent la forme du fantasme et celle de ses déconvenues si le scénario n’apporte pas la jouissance. Je devrais même dire des fantasmes car elle peut être tour à tour romantique, intellectuelle, maudite, royale…

Martin Paar

Les désirs, à défaut d’être exaucés, produisent des millions de photographies et font le chiffres d’affaires des commerçants du quartier. Tentaculaire, Paris ramène à elle divers horizons pour les fondre en un seul point de fuite. Certains seront désappointés, d’autres s’en accommoderont. Ceux-là passeront leur séjours à faire coïncider l’image qu’ils avaient de la ville avec celle qui s’impose à leur yeux. Ils tenteront de faire fondre un passé empli de doux imaginaires à un présent forcément décevant. Beaucoup même ne regarderont pas vraiment… Ils découvriront leur voyage rétrospectivement; lors de la soirée vidéos-photos-diapos avec les amis restés à bon port. Vous savez de qui je parle. Vous l’avez déjà croisé ce type. Il était, là parmi d’autres, sans paupières mais munis de lentilles et de focales. Il se baladait sur les boulevards avec sa famille comme dans on se promène dans un parc sans limite de taille pour accéder aux attractions. Paris-carte-postale se fait Paris-décor : Western sauce au poivre et service compris.

En marchant dans mon quartier, j’ai croisé un couple de touristes russes attablés à la terrasse d’un magasin. La devanture indiquait qu’on y vendait du whisky. Étonnement, il y a quelques mois c’était à la fois une crêperie bretonne et un restaurant thaïlandais. Et auparavant une pizzeria cybercafé.

Doit-on dire une cyberpizzeria ?

Il était donc aux alentours de 16 heures. La ville était toute en sueur et en labeur. De part et d’autre d’une table en plastique rendue bancale par l’inclinaison du trottoir, ils se parlaient peu, séparés par un seau à champagne en plastique dont les glaçons n’étaient qu’un heureux souvenir. Une bouteille de Veuve Cliquot pataugeait dans la flotte. A chacun sa coupe, ses pensées et des bulles qui fanaient avant même de pouvoir s’échapper. Boire du Champagne à Paris. So romantic !
Je me suis sentie triste et j’ai eu envie d’un sorbet au citron sur les bords de Seine. Moi aussi je rêve de ma Paris… Faut pas croire… mais je sais qu’Amélie Poulain ne vit pas ici.

La prose du Transsibérien - B.Cendras / S.Delaunay

Ah Paris, Ville de la Tour unique du grand gibet et de la Roue. C’est ainsi que la définit Cendrars en concluant son épique Prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France dédiée au musicien. Souvent je pense à ce texte. Je me demande si, au bout du voyage, c’est vraiment terrible d’être un homme avec une femme… et aussi de quelles couleurs je peindrais Paris si j’avais une toile et un talent…

Etes-vous vraiment allé jusqu’à Kharbine Monsieur Cendrars ? Qu’est-ce que ça peut te foutre puisque je t’y ai amené…

Cendrars me raconte aussi bien Paris que tous les autres lieux qu’il a vécu ou imaginé. Voilà peut-être la différence entre un poème et un guide de voyage : avec l’un on accepte d’être berné par des images bien écrites… Dans mes souvenirs Augé parle de tous ces lieux dont la seule évocation transporte, peu importe qu’on s’y rende ou non. Ces non-lieux se font aussi « noms-lieux » : leur  simple mention (de la pancarte d’autoroute indiquant une cathédrale du XII ème à ce spam qui fait gagner un séjour en Tunisie) et conduit à la production de projections mentales calibrées. L’image du lieu a-t-elle aujourd’hui la même valeur que le lieu lui-même ? Le locus serait-il devenu l’égal du topos ?

Mappy – Distance et itinéraire – Départ : Lieu – Arrivée : Lieu Commun – Recherche.

La ville se fait d’abord symbole : marques luxueuses, bateaux mouche (dont le nom n’est réservé qu’à la ville de Paris : ailleurs les mêmes bateaux ne seront pas mouche), breloques, tee-shirt, boule à neige, porte clef et autres saloperies. Et la Tour Unique et la Roue. Depuis 1912. Oui Monsieur Cendrars, elle est toujours là, même si ce n’est pas celle que vous avez connu. Comment concluriez-vous aujourd’hui? Ville de la Tour Unique et de la Joconde ? Vous n’êtes pas obligé de chercher, vous feriez certainement de la même façon… Issue de l’exposition universelle de 1889, la Tour Eiffel reste l’antenne-relais de la grandeur française dans les esprits étrangers. Le champagne, La Tour et aussi le Foie Gras.

You know, the expensive paté ?

Rien de surprenant dès lors que l’exposition Dreamlands proposée cet été par Beaubourg se soit ouverte sur les expositions universelles. Vitrine du progrès façonnée par un siècle qui croyait à la science et confiait en l’avenir, l’exposition universelle entreprenait de montrer la crème des innovations faisant la grandeur des nations. Que ce soit à Shanghai ou ailleurs, l’exposition universelle, cette grande foire aux capitaux, vante la maestria de nos architectes qui construisant des pavillons (futurs bureaux pour des entreprises cotées en bourse) et de nos ingénieurs de toutes confessions. Désuètes ou trahies, les expositions universelles ne cessent pourtant d’attirer les caméras et stimuler nos imaginaires : je pense par exemple au pyrotechnique roman de Pynchon Contre Jour qui dévoile une exposition universelle à Chicago, faite du sang des abattoirs du coin et de vapeur steamed-punk.

Kader Attia - Untitled (Skyline)

C’est aussi lors de cette exposition en 1893 que fut installée la toute première grande roue et que s’échangèrent de fait les premiers baisers volés dans une frêle nacelle. Le temps de l’exposition universelle la ville se fait évènement et événementielle : prétexte aux négoces d’initiés et à l’émerveillement des badauds. Mais quand sonne la fin de la récréation il faut démonter ou réinventer ; n’a t-on pas failli déboulonner la grande tour ajourée avant d’en faire la reine des boules à neige? La ville reste alors quelques instants aussi coite qu’un petit village de pêcheurs en Flandre après le départ d’un cirque pauvre.

De l’agitation et vite !

On en veux encore : du loisir s’il on a le temps de vivre, des machines si l’on ne s’ y crève pas à la chaine.  De la foire itinérante au parc à itinéraires il ne restait que des fondations à creuser. Bientôt le divertissement se sédentarise à la périphérie des villes. Pistons, ampoules et carton-pâte attirent les foules endimanchées dans les parcs d’attractions. J’imagine les dames, une fossette mutine au coin des lèvres de n’avoir pas complément serrer leur corset, voulant laisser l’adrénaline se loger dans leur poitrine. Et peut-être que les hommes aux moustaches tatillonnes qui les accompagnaient se sentaient l’âme slave efflanqués sur ces montures incontrôlables… Pourtant « bientôt » est fonction des pays. Bien que les montagnes russes de Belleville et les promenades aériennes datant de 1817 comptent parmi les toutes premières attractions au monde, les parcs tardent à apparaître en France. Ici jusqu’en 1946, le tour de manège coutait environ 5,25 francs dans la pénombres des lupanars : on y attrapait le pompon, la petite mort et parfois la syphilis. On avait aussi la guerre.

Aux États-Unis, les parcs se sont développés rapidement ; prolongeant sur l’ensemble du territoire une partie des recettes concoctées à Coney Island (depuis son premier carrousel en 1876 à Luna Parc et les folles attractions de Dreamland en 1903/4) et les agrémentant de diverses mythologies. Le frisson de 7 à 77 ans s’est installé dans les cadastres au fil des décennies, des continents et des compagnies.

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Car le parc est avant tout un lieu. Un lieu physique clos se voulant territoire ouvert sur l’imaginaire. J’aimerai soutenir la comparaison avec les maisons closes, elles aussi. Dire quecomme le bordel, le parc est un endroit fermé et équipé.Que comme au bordel le droit d’entrée est tarifé. Que comme au bordel des anonymes livrés à des prestations similaires se sentent unique le temps d’un tour. Mais le parc ne me semble pas être un lieu d’assouvissement de besoins ou de réalisations de fantasmes. Et puis Papa ne nous as jamais amené au bordel en Kangoo Maman et moi.

Le parc d’attraction est un bien étrange pôle magnétique. +/- +/- +/- +/- +/- +/- +/- +/-

Munie d’un précieux sésame on peut pénétrer dans cet espace qui promet l’ailleurs tout en nous retenant, comme le métro, l’aéroport, le parking ou même l’usine. Une fois bipé, on déambule à loisir, on fait la queue, on fait la queue pour déambuler, pour s’assoir et attendre de voir ce qui va arriver. Tout y est mouvement et flux (individu, monétaire, neurologique) mais à contrario des autres lieux de passage, le parc est aussi lieu de parcours. L’aventurier des temps modernes peut-être bousculé mais certainement pas déboussolé : la carte toujours présente le mène aux différentes régions du site.

Dans 50 mètres tournez à gauche. Maintenant tournez sur vous-même. Encore. Encore. Encore.

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Pourtant cette closure intrinsèque au parc ne l’empêche pas de devenir un endroit de forte porosité. En se coupant de la ville, il se joue de ses frontières et de ses codes. Surprenant et familier, il ressemble à une ville que l’on n’aurait pas rêvé. Comment penser ce lieu dans l’aménagement de nos espaces physiques et mentaux ? Extension de la ville, concrétisation de son débordement capitalo-fantaisiste, exutoire pour familles nombreuses, refuge à un quotidien toujours moins pailleté toujours plus amer : tours après tours il permet le contournement.

Il détourne les codes de ces villes qu’il répugnent viciées par la vraie vie, et s’épanouit en singeant leur construction. On y retrouve généralement des axes forts (le cardo et le decumanus ) une rue principale (la Main Street), des quartiers bien définis (la thématisation des espaces) et bien sûr une jolie histoire (la storyline) pour maintenir le tout et ancrer l’illusion dans la réalité. Le parc, refermé sur lui-même imite la ville contre laquelle il s’insurge et se blottit.

Jusque là rien de nouveau sous le soleil et sous les projecteurs. Or le parc tend à devenir ville autonome et la ville se rêve parc. Walt Disney ne s’est pas contenté de mettre des étudiants dans des costumes en mousse qui font rire les enfants et flipper les adultes aux quatre coins du monde, il a aussi voulu créer sa propre ville idéale. Avec le projet EPCOT acronyme d’ « Experimental Prototype Community of Tomorrow » le daron de la souris milliardaire imaginait une cité modèle, une ville futuriste planifiée.

Une utopie ? Les utopies sont elles aussi, étymologiquement, des non-lieux.

Avec des projets EPCOT ou même la flippante ville de Célébration, la frontière entre la ville et le parc se fait de plus en plus tenue. Le parc-ville, se renferme sur ses rêves et sur sa gestion, qu’il veut urbaine mais enchanteresse. Mais la belle pomme rouge pour la princesse est parfois vereuse ou empoisonnée… Non content de s’approprier les atouts de la ville en bannissant ses aspérités, le parc lui pique aussi ses atours. Dreamland à Coney Island n’était pas apprécié uniquement pour ses montagnes russes mais surtout pour sa copie des canaux vénitiens sur lesquels on pouvait se balader en gondole, plonger sa main dans l’eau, la laisser filer entre ses doigts en pensant à des romances en pétales de rose et à une place Saint-Marc sans pigeon.

Aujourd’hui, même les villes jouent à s’imiter. A Las Vegas se côtoient en plein désert pyramides, tours Effeil, gondoles i tutti quanti i tutti frutti. Les touristes apprécient et le flash de Martin Parr se déclenche en pleine lumière.

Stéphane Couturier

A Paris, l’objectif de Stéphanie Couturier montre une ville décor, un théâtre d’apparence qui confond les passants et scinde les espaces. Où se trouve la copie et l’original ? Et si peut importait en fait ? Et si tout devait simplement être conforme ? Un conforme qui se moque du véritable ou du factice. Un conforme aux poncifs, aux adages, aux idées ancrées et aux sensations de passage.

Gommez les rugosités. Frottez fort. Pensez à lever les bras et souriez pour être beau sur la photo.

Cheese ! Duckface allowed or even recommended.

Chronique d’après l’exposition DREAMLANDS au Centre Pompidou ( du 5 mai au 9 août 2010, Galerie 1, niveau 6 ) 

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