[ ART / PHOTO ] Les jeux dangereux de Jonathan Hobin

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Un camion de pompier en bas de deux tours Jenga et un avion en plastique fonçant droit dedans : voilà à quel genre de jeux se livrent les enfants sous l’objectif de Jonathan Hobin. Certains encaissent silencieusement et applaudissent la performance, d’autres crient au scandale et parlent de musée des horreurs. Trick or treat : le jeune canadien n’a quant à lui pas fait de choix et distribue allègrement et sans distinction bonbons et des coups de bâtons à qui se frotte se pique à la série In The PlayRoom.

The TwinsA peine les clichés ont été postés que la polémique a repris. En uplodant récemment sur son profil Behance, les douze clichés de sa série In The Playroom, le canadien Jonathan Hobin a créé le buzz et relancé la controverse. Ses photographies montrent des enfants s’amusant à rejouer les évènements qui ont ponctué l’actualité de la décennie passée et durablement marqué les esprits. Le sujet est sulfurique, car dans notre société les enfants sont une source d’anxiété quotidienne : nous avons autant peur pour eux que nous les craignons. De fait, choisir l’enfance comme thématique est une tâche périlleuse. Mal-aisée, elle demande aux artistes de prendre nombre de précautions dans la réalisation et l’exposition de leurs oeuvres; aux spectateurs de supporter le choc car les productions sont généralement déstabilisantes.

Jonathan Hobin n’est pas le premier à relever la gageur. Sous l’objectif de l’allemande Loretta Lux des enfants aux yeux trop grands, trop sérieux, trop froids posent un regard interrogateur sur le monde qui les entourent. René et Radka – un couple français qui apparaît régulièrement dans l’ours des magazines de mode enfantine – créent des univers fragiles, prêt à s’écrouler à la moindre brise. Dans des ambiances lourdes et colorées comme un soir d’orage, le coup de tonnerre, bien que non figuré, y est entendu et attendu. Jonathan Hobin donne dans la brutale éloquence plutôt que dans la suggestion feutrée : à grands coups de flash et de couleurs vives il opte pour la loi du talion, répondant à des images violentes par des images violentes.

In the Playroom, c’est comme si Alice était tombé au pays des malheurs. Là où les princesses meurent sous des ponts, où les ogres ont un numéro de sécurité social, où les contes dégueulent d’évènements mais ne délivrent pas forcément d’enseignements. Jonathan Hobin dépeint et décline ce monde, le nôtre, en douze saynètes scénographiées à l’extrême, dans lesquelles chaque détail compte et augmente la charge symbolique et émotionnelle de la représentation. Dans ces tableaux vivants, des bambins s’amusent innocemment, entourés de leurs poupées, peluches, camions de pompiers et autres trésors. Les environnements sont familiers, les décors chatoyants, les récréations semblent agréables. Ils miment pourtant des catastrophes naturelles et des traumatismes culturels. Terrorisme, tortures, meurtres et autres enfers du monde des adultes sont transformés en activités ludiques, en jeux d’enfants.

Vegas Wedding

Agressives et sublimes, ces images dérangent viscéralement. Face à elles, le silence est le premier refuge puis vient et devient impérieuse, la nécessité d’en parler. Il faut trouver un interlocuteur et aussi un responsable. Les médias et les blogueurs nord-américains s’inquiètent : est-ce de l’art ou de l’exploitation d’enfants ? Est-ce que les parents ont bien signé les papiers? Les petits peuvent-ils encore faire de beaux rêves?  L’artiste donne des interviews et tente de calmer les inquiétudes. La mère de famille est rassurée mais toujours sceptique. Pourtant elle ne voit pas de problèmes à ce que les petits figurants soient déjà des modèles professionnels (quid de la kidsploitation? Est-ce préférable dans ce cas de figure de poser pour des barres chocolatées?) et semble oublier que sa progéniture a vu mille fois ces mêmes scènes pas-pour-de-rire sur la télévision du salon.

On demande alors à Jonathan Hobin d’expliquer son geste et lui de répondre : «  In The Playroom exprime métaphoriquement l’actuelle omniprésence des médias et l’impossibilité de créer des espaces protégés afin de s’y soustraire.» Pervasive, l’information se propage faisant fi des formats et des signalétiques. L’actualité confronte les individus 7 à 77 ans aux mêmes images quelques soient leurs capacités à les appréhender. L’autre message, aussi basique qu’intense, délivré par In The Playroom, c’est que petits et grands vivent tout simplement dans le même monde, partageant son actualité. Ainsi, en plus de devoir protéger nos enfants des agressions quotidiennes, nous devons aussi les protéger de nos propres illusions.

A Boo GraveCe ne sont pas tant les images qui sont violentes que les évènements qu’elles relatent et déploient dans le temps et l’espace. Elles nous obligent à voir que le monde est parfois cruel, terrible et injuste, que le réel est ce qui cogne pareillement, que l’on ait largement dépassé ou pas encore atteint la majorité. Les petits ne vivent pas dans un ailleurs merveilleux; et à la fin de la journée ils ramènent aussi bien dans leurs chambres Lego, licornes et images de tours qui s’écroulent. Il n’y a que les adultes pour croire que l’enfance est une parenthèse première protégée de tous les outrages. Elle connaît ses propres hostilités ( qui n’a pas eu un copain qui ne vous parle plus? Qui n’a pas été exposé aux moqueries par ce qu’il portait un tee-shirt ringard?) tout en partageant, autrement mais non négligemment, celles du monde des adultes.

Face aux mêmes images diffusées sur de multiples écrans plats, adultes et enfants se distinguent par le degré de responsabilité auquel elles engagent. Peut-être sommes nous aussi choqués par une sorte de culpabilité, celle de léguer un monde pétri d’ambiguïtés, scarifié par les malheurs individuels et les peines collectives à nos petits chérubins. Mais ce sentiment peut aussi être bénéfique pour notre présent et leur avenir si nous savons l’appréhender. Ne tirons donc pas sur les messagers mais réfléchissons aux contenus des missives. Plutôt que de tenter de dissimuler les nouvelles du monde aux petits d’hommes nous pourrions envisager d’engager avec eux les discussions qu’ils méritent pour prendre la relève et construire des univers plus beaux, et pas qu’en Lego.

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